Deligny-LTS-Descriptif-Extraits

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16 €

Livres-apparentes

192 pages
Format : 21,5×13,5 cm
Couverture souple, rabats
ISBN : 978-2-37367-010-3
Date de parution : 19 janvier 2017

En couverture : Fernand Deligny et Janmari, 1973.
Photo © Thierry Boccon-Gibod

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Lettres à un travailleur social
Fernand Deligny
avec une postface de Pierre Macherey

 

S’agit-il pour moi de parler en vérité ? Ces lettres s’adressent à un travailleur social quel qu’il soit. Il me semble pouvoir l’aider dans sa pratique quotidienne. Il ne s’agit de rien d’autre. Alors qu’il m’est arrivé d’être surnommé, par voix de presse, patriarche – des enfants perdus sans doute – il ne faudrait pas que le travailleur social tienne compte de cette appellation tout à fait incontrôlée et même, je le crains, fort médisante.

S’il doit se faire une idée de qui lui écrit, qu’il pense à un vieux renard d’asiles, comme on parle de renard des sables. Le moindre mot est grossièrement ambigu ; renard des sables, c’est le fennec qui s’apprivoise si aisément, et c’est Rommel, chef de l’Africa Korps qui était division de blindés. C’est plutôt de renard que je veux parler, ni fennec, ni Rommel, renard d’asiles de par le fait que c’est d’asile que j’écris, et ce depuis 1943, un renard qui s’écrivait renard du temps de son roman. Si j’écris qu’« il » est fictif, ça n’est point pour dénigrer le « sujet » ; c’est pour dire au travailleur social qu’il y a piège.

[…]

Mon projet, en écrivant ces lettres, est de t’épauler en tant que travailleur social. Les mots étant ce qu’ils sont, épauler a d’abord voulu dire rompre l’épaule. À propos de tous ces mots, je vais puiser dans le petit Robert. Et c’est une bonne manière de t’épauler que de te rappeler que Petit Robert existe. Si jamais tu avais l’habitude de prendre les mots au mot, Petit Robert t’aidera à tempérer cette confiance.

Mon projet de t’épauler n’est pas de te rompre l’épaule ni de te prendre pour un fusil. Mais puis-je t’offrir de puiser dans mon propre travail comme je te recommande d’aller le faire dans le Petit Robert ?
Je ne suis pas alphabétique ; rien n’est rangé dans mes propos.
Et le fait est que pour t’épauler, il me faut trouver appui moi-même et, te racontant tant bien que mal sur quoi je prends appui, il peut se faire que cet appui se prête à être commun, comme on le dirait d’un puits qui serait communal.

[…]

Et voici le dilemme proposé : deux chemins pour en arriver au commun ; l’un qui peut se dire communier, quel que soit le rite, communion ou communication, et coutumier si on veut bien entendre qu’au ressort de ce coutumier-là, il ne s’agit pas de prendre ou d’apprendre des habitudes traditionnelles mais de permettre d’asiler, infinitif créateur du groupe, asiler ne pouvant émerger que si repérer est traité avec le respect qui lui est dû, en tant qu’infinitif créateur du mode d’agir de toute espèce, agir étant réagir.

S’agirait-il d’un choix entre l’individu, lieu focal de la mémoire d’espèce, et le sujet, l’homme étant être de langage ? Il s’agit d’esquiver le sujet absolu, l’être de langage issu de l’éducation, seule garante de sa mémoire et donc de sa conscience, sujet conscient d’être dont le temps est à vrai dire fictif, alors que l’individu existe et vit à l’infinitif, si bien que son existence reconnue permet des incartades tout comme il arrive à l’océan d’en faire, lors de chaque marée, la marée n’étant pas lubie de l’océan, mais preuve de l’existence de la lune pour qui en douterait.

[…]

Parler d’éducation négative comme on le fait à partir des propos de J. J. Rousseau ne me suffit pas ; si cette proposition introduit une logique naturelle, elle laisse supposer qu’apprendre rien suffirait. Or c’est de ce rien que tout dépend, rien qui, au XVIe siècle encore, était chose réelle. Et il est vrai que la « chose réelle » ne s’apprend pas. Elle fourmille d’indices dont repérer est fort friand, riche d’une expérience millénaire, et pourtant désamorcé comme par précaution. La mémoire d’éducation est, sur ce rien qui chose réelle est, d’une vigilance avertie ; elle veille sur le tout, ce tout étant ce qui peut s’apprendre, ou plutôt ce qui peut « leur » être appris.

Il y a donc l’être appris, et cet individu que je te recommande tout comme je le faisais, du temps de la Grande Cordée, des énergumènes que j’envoyais en Auberge de Jeunesse, persuadé qu’un milieu nouveau et pour eux tout frais les désénergumènerait et chasserait leur démon plus efficacement que ne l’auraient fait nos litanies ou l’étalage de nos convictions.

Un des avantages de cet individu que je t’envoie est qu’il ne mange ni foin, ni pain. On ne saurait rêver hôte plus discret. Même pisser, il n’en a nul besoin. Il ne touchera à rien.
On t’a parlé de l’inconscient.
C’est de l’individu que je te parle, lointain prochain dont l’être est d’être tout ce que IL n’est pas.
Si tu acceptes sa présence dans ton espace, tu me seras reconnaissant un jour ou l’autre.

En cas d’énigme dans ton labeur quotidien, ce prochain-là t’aidera à la maintenir ouverte, et mieux vaut énigme ouverte qu’illusoire solution qui risque de t’entraîner à de fâcheuses et inopportunes résolutions. Si tant est que tu aies – ne serait-ce qu’un tant soit peu – confiance en sa proximité – prochaine serait mieux dire – tu seras préservé des effets pervers de l’interprétation qui te semble à portée et te fait dire et penser ce que l’éthologue en mal de communication fait dire à l’oie.

Tu sais ce que parler veut dire et tu sais mieux encore ce que veut dire qui ne dit rien. Tu supposes, ce qui est, à proprement parler, te poser dessus, te superposer, te substituer. Dans l’élan qui te porte à cette substitution tu n’en écoutes que l’intention.

N’oublie pas l’histoire de ce missionnaire envoyé auprès de peuplades fort sauvages et qui, pour saluer quelques indigènes comme il convient, a levé la main en signe de paix comme ON le fait chez nous. Il s’est fait sur-le-champ trucider. Les indigènes ignoraient tout de notre ON ; ils avaient le leur et ce que cet ON-là leur avait appris, c’est que main levée est signe de menace ultime.