La voix manquée

 
 

  Certes, il y a la voix et, pour ne se fier qu’au son, il y a la voie.

La voie est faite pour aller alors que la voix semble faite pour parler.

On pourrait donc penser qu’il y a eu la voix grâce à quoi parler est advenu.

De même il y aurait la voie et il ne reste plus qu’à aller où elle mène.

Suivre la voie tracée est donc à la portée de l’être le plus humble.

Or, à regarder vivre un être autiste, on s’aperçoit que, pourtant pourvu de l’organe adéquat, il reste sans voix si on accepte ce que dit le dictionnaire que la voix est l’organe de la parole.

Il y aurait donc l’organe et il y aurait la parole ; un être autiste peut fort bien donner de la voix. Il est arrivé que celui dont je vis proche depuis longtemps aboie en glapissant et donc plutôt comme un renard que comme un chien.

Pourquoi avait-il choisi cette voie-là de faire comme le renard plutôt que comme pérémère ?

Les paysans du voisinage prenaient donc leur fusil et se mettaient aux aguets du prédateur.

S’il voulait se faire entendre de nous, quel étrange détour. Il paraissait d’ailleurs tout à fait content et s’en donnait à cœur joie.

Et on voit bien comment, si on l’avait trouvé aux abords d’une forêt profonde, nous n’avions plus qu’à écrire la légende de l’enfant-renard.

On en a écrit bien d’autres.

Reste l’étonnement devant l’étrange usage de cet organe nôtre. Mais tel est peut-être le sort des organes de ne pas toujours se conformer à l’usage tracé, pour en revenir à la voie, par les prédécesseurs.

La voix est trace ? Si oui, cette trace, il faut l’emprunter. Mais on sait bien que l’obligatoire invite à l’esquive ; d’où la liberté.

Mais toute trace invite à l’esquive ; l’être autiste en présence de la voie innove des détours pour le moins saugrenus où pourrait se voir l’exercice d’un certain esprit d’initiative.

Nous pourrions nous contenter d’une telle interprétation et nous réjouir de ce que l’être autiste ne soit pas être de procession.

Ceci dit, si au lieu de nous contenter de ce qui nous semble, nous étudions les traces de ces détours qui esquivent la voie, nous nous apercevons qu’ils coïncident plus souvent qu’il ne le faudrait s’il ne s’agissait que d’un hasard avec des chemins disparus et donc des trajets d’antan dont nous n’avions pas connaissance.

Voilà donc l’être autiste devenu pèlerin, ce mot ayant voulu dire étranger avant de vouloir dire voyageur.

Étranger, l’être autiste ?

C’est le moins qu’on puisse en dire ; le moins et peut-être le mieux.

Mais se peut-il qu’un étranger le soit au point de n’éprouver aucun attrait pour notre voix et que, ne faisant point usage de la sienne, il nous laisse, à son égard, démunis de l’usage de la nôtre ?

C’est pourtant bien ce qui arrive, à ceci près que nous n’entendons pas être privés d’un droit dont la vogue devient considérable.

La voix que nous ne pouvons pas donner, nous allons nous en servir pour interpréter l’étranger ?

Mais l’étranger n’est pas une langue.

Il s’agirait de deviner ce que l’être autiste peut vouloir ?

Et si, de tout vouloir, il en était dépourvu ? On voit bien alors qu’intervient
l’a priori de la semblabilité, ce qui efface, pour une bonne part, le respect dû à l’étranger et même la simple reconnaissance qu’un être humain étranger puisse être. Considérer l’autre comme semblable – à soi – est un honneur dont le poids a écrasé tant d’ethnies vivaces que l’idée survient de retenir la charge.

Lorsque la voix manque, l’individu est donc privé de pouvoir s’exprimer – alors que s’exprimer est devenu le privilège le plus précieux que tout le monde – paraît-il – revendique – ou devrait revendiquer.

Mais c’est ne voir de la voix que le bruit qui, de l’individu, en sort.

Si la voix manque, elle ne pénètre pas dans l’individu. Or, avant d’en ressortir, encore faut-il qu’elle soit rentrée.

Il semble bien que si, à l’être autiste, la voix manque, c’est qu’en tant qu’être, la voix l’a manqué – ou qu’il a manqué la voix, comme on le dirait d’un joueur qui n’aurait pas été à son poste pour recevoir la balle et la renvoyer.

 

Il a raté la voix ou la voix l’a raté.

Mais comment peut-on dire alors que l’être autiste se tait ? Autant dire du joueur qui n’était pas là lorsque la balle est arrivée qu’il ne veut pas la renvoyer ; comment pourrait-il renvoyer quelque chose qu’il n’a pas reçu ?

Ce dont on s’aperçoit, lorsque la voix manque, c’est que l’organe persiste et les sons modulés prouvent que les cordes vocales sont bien là et qu’elles vibrent.

Mais on s’aperçoit aussi d’autre chose ; c’est qu’à la place de l’instrument que l’usage délaisse, il en pousse un autre et qui, curieusement, n’est pas destiné à prendre le relais de celui qui se trouve hors d’usage.

Or, pour ce qui nous concerne, de cet instrument, nous sommes bien incapables d’en jouer et on peut se demander si ça n’est pas l’existence de cet instrument qui a fait que l’individu – autiste – était bien incapable de recueillir la voix ; si bien que l’être autiste ne serait plus celui à qui il manque quelque chose ; il serait pourvu de quelque chose en trop, quelque chose qui pourrait se dire un sens exacerbé des coïncidences.

Et l’usage de cet instrument fait de l’être autiste un être auquel rien ne manque. Pour lui la réalité est parfaite et, comblé, il n’en demande pas plus ; et c’est justement parce qu’il ne demande rien qu’il ne perçoit pas la réponse.

On me dira que c’est là grand dommage  si je me fie au sort réservé à ceux qui sont étrangers – mais étrangers à qui ? à nous ? plutôt étrangers au langage qui devient alors la patrie de l’homme.

Si je regarde vivre sans me prendre comme étalon l’être autiste proche quand il regarde une goutte d’eau qui se faufile sur les pierres d’un mur, il me semble évident qu’il n’attend rien d’autre de rien, ni de personne ; surtout pas de quelqu’un d’autre dont il peut toujours craindre que cet autre se mêle de ce qui ne le regarde pas, y compris de son bonheur. De tout ce que la voix peut permettre, il n’en a cure.

Dans un lieu nouveau, il explore avec minutie. Il ne demande toujours rien. Peut-on dire qu’il s’attend à trouver, qu’il cherche ? S’il nous arrivait d’agir comme lui, c’est qu’en effet nous chercherions ; mais on voit bien ce que chercher suppose ; explorer d’ailleurs n’est pas non plus le bon mot ; mais j’en ai fait mon deuil ; aucun mot, jamais, aucune manière de dire, ne conviendront à ce qu’il peut en être d’être sans voix et pour une raison toute simple ; c’est que, pour ce qui nous concerne, la voix nous dicte et il n’est pas étonnant qu’elle se retrouve dans nos propres usages qui peuvent alors se dire assez aisément.

Il faudrait donc entendre qu’explorer est un infinitif qui n’aurait pas de fin, ce qui n’enlève rien – et c’est même tout le contraire – à la minutie scrupuleuse de l’investigation.

Ceci dit, l’exploré c’est de telle manière qu’il s’avère, bien des années plus tard, que la moindre chose repérée peut s’évoquer par coïncidence avec une autre chose repérée dans ce que nous disons être le présent.

L’extraordinaire subtilité de ce « sens » des coïncidences nous déconcerte et provoque, bien souvent, que ce qui est agi par l’être autiste est tout à fait inopportun – de notre point de vue.

Mais on voit bien ce qu’il en est de l’opportunité ; il s’agit du port.

L’être autiste, au port, il y est, depuis toujours ; il n’a aucun projet d’atteindre quelque port que ce soit.

C’est la mort ; ou c’est la sagesse.


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