Contes du vieux soldat et de belle lurette

 
 

[…] Sur une enluminure, on voit la cité, mais on la voit de haut ; c’est ainsi que doit la voir la Maritorne de fer forgé à la proue de la galère. On voit donc les rues étroites et tortueuses qui se rejoignent, se séparent, se recoupent. Comme d’habitude, quand ils se croisent, ils se parlent et se racontent les menus événements, et chacun pense que l’autre ne lui a pas tout dit, alors chacun pense : « Qu’est-ce qu’il ne me dit pas ? Il y a quelque chose qu’il ne m’a pas dit... mais allez savoir quoi ? »

C’est que, d’habitude, les gens se racontaient qui avait été pendu la veille ; et, depuis des jours et des jours, plus de nouvelles des pendus de la veille.

Comme d’habitude, les gens s’abordaient et se disaient :

– Alors... Quoi de neuf ?

Et la réponse était :

– Ben pas grand’chose et même rien du tout...

Celui qui avait la gouverne de la cité était assis derrière son bureau. Celui qui entrait dans la pièce du gouvernement voyait quelque chose qui ressemblait à un œuf d’autruche qui aurait été posé sur l’épaisse planche de chêne ; cet œuf d’autruche avait deux petits yeux bouffis qui s’ouvraient, se refermaient, s’ouvraient encore...

Rares étaient ceux qui pénétraient dans cette pièce ; le vieux soldat était un de ceux-là ; quand il avait terminé ses trajets de nuit et avant de rentrer dans son logement, il devait faire un détour par le bureau et se planter un instant devant l’œuf d’autruche dont quelques mots filtraient comme à regret :

– Alors... Bérésina... ?

Le cérémonial durait depuis belle lurette et le vieux soldat ne savait toujours pas d’où venait le regret ; d’en dire tant ou de ne pas en dire plus ?

Les petits yeux bouffis regardaient le boulet qui était de garde à deux pas de la jambe de bois.

– Content de votre sort... ?

Et, à chaque fois, le vieux soldat pensait que la voix s’adressait au boulet qui restait pantois et ne faisait que ruminer ce que les pavés racontent : du temps de la grande Maritorne, il aurait été boule et libre de jouer des parties qui n’en finissaient pas, la girouette indiquant, à chaque saute de vent, la boule gouverne, ce qui bouleversait à chaque fois le jeu et la foule alors poussait des grands cris ; la rumeur de la ville n’était qu’éclats de joie et rires et quolibets.

Il y avait, comme chaque jour, cavalcade et un étranger petit, replet, vêtu comme un marchand, avait passé le pont-levis qui menait à la plus petite poterne ; il avait pris une rue, sans doute au hasard puisqu’il ne connaissait pas la cité et il est fort probable que la boule-gouverne d’alors qui bondissait et rebondissait avec les autres boules à ses trousses avait fracassé la tête du petit étranger replet.

La foule avait crié :

– Il a attrapé la gouverne en pleine tête...

Or c’était un étranger ; il était donc loin des siens s’il en avait. Mûs par un certain sens de l’hospitalité, quelques habitants de la cité l’ont ramassé et, alors qu’ils le portaient à l’écart de la bouleverse, ils se sont aperçus qu’il parlait encore, ce qui était fort étonnant étant donné l’aspect de son crâne éclaté en plusieurs morceaux tout à fait disjoints. […]


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