Les Vagabonds efficaces |
[…] La prison, procédé sauvage. Clef de voûte de la société actuelle. Je te mets en prison. Tu me mets en prison. « Y a qu’à les foutre en tôle. » Y mettre des adultes, ça heurte déjà le bon sens de ceux qui ne sont pas uniquement préoccupés de protéger leur dessus de cheminée d’une collectivisation prématurée. Y mettre des gosses, c’est provoquer d’innombrables avortements sociaux bien plus néfastes que l’avortement réputé crime. Ceux qui ne participent plus à cette irrigation de sang social qui vous met le cœur en fête, vous donne envie d’agir, de rire et de parler, avant de mourir exsangues, aliénés, se débattent. C’est la bande, c’est l’effraction, c’est le crime. Il en arrive un tout seul. Il ne vient pas de prison. Arrêté l’avant-veille parce qu’on a trouvé chez lui une collection de grenades, il a passé trois jours (et trois nuits) dans les caves cellulaires du commissariat central. Après quelques heures d’observation (de sa part) il quitte l’air couard et poli qu’il croyait de circonstance et raconte qu’il a bien rigolé. Il y avait parmi les détenus souterrains et provisoires un commissaire de police suspect de collaboration, « des tas de types drôlement riches et des poules ». En voilà un pour qui l’armature sociale sent le brûlé. Un maréchal-idole qui est un salaud sénile, un commissaire de police qui, de près, sent le marchand de lacets à la sauvette, le soi-disant voyou rouge de la rue à « claques » qui est un authentique héros de la résistance, voilà qui va compromettre, pour un temps, l’efficacité de la morale par l’exemple. Hauts murs de tapisserie, matelas mal bourrés de crin végétal, le centre souffre d’un déséquilibre qui va tendre à se résorber aux dépens des tapisseries (car il n’est pas question de pouvoir améliorer les lits). L’érosion humaine va opérer. Je suis d’ailleurs bien décidé à ne pas interdire, sévir, guetter ou à transformer en un quelconque « concours entre équipes » la protection, d’ailleurs illusoire, de cette « propriété » dans toute la hideur inutile du mot et de la chose. Je m’en excuse (tacitement) auprès de ceux qui m’ont confié (en fait) des responsabilités. J’étais vendu, archi-vendu à l’autre camp, au camp des casseurs de vitres et des voleurs de poules. Aux réunions du conseil d’administration, j’étais coincé entre un procureur de la République et un inspecteur de l’Assistance publique, l’espion pâle et tenace camouflé en ambassadeur (consultatif) de ses crapules d’enfants… « qu’il ne faut plus appeler délinquants, pour le redressement moral desquels tout doit être mis en heûvrre… ». Moi, je demandais un ballon de football. Nous ne l’avons jamais eu. Je pourrais raconter comment nous l’avons volé mais il n’y a pas encore prescription. […]
Pour nous, prendre un gosse en charge, ça n’est pas en débarrasser la société, le gommer, le résorber, le dociliser. C’est d’abord le révéler (comme on dit en photographie) et tant pis, dans l’immédiat, pour les portefeuilles qui traînent, les oreilles habituées aux mondaines confitures, les carreaux fragiles et coûteux. Tant pis pour le quartier qui nous regarde de haut, dont les villas trouvent qu’on aurait pu mettre ça ailleurs et dont les propriétaires sont prêts à crier à l’attentat aux mœurs s’ils voient un de nos voyous pisser contre un arbre. Tant pis pour les fruits que la propriétaire se gardait pour ses marmelades et les fleurs engraissées pour ses tombes, tant pis pour ceux qui veulent qu’enfance rime avec innocence. Tant pis pour les ribambelles de vieilles filles qui, périodiquement, font en cordée, la promenade de la rééducation (avec point de vue sur l’attentat aux mœurs par beau temps). […]
Le moindre dessin d’enfant est un appel. Trop souvent, les adultes y répondent en curieux fertiles en commentaires. Nous voici au cœur même de la coutumière escroquerie. Non-sens, ruptures, tremblements, esquisses, ignorances sont admis et même goûtés lorsqu’ils s’expriment sur le papier, balbutiements d’une naïveté qui s’applique. Que la même naïveté s’exprime par des actes, instabilités, audaces, dédains, paresses, l’adulte provoqué devient odieux. Voilà saisie, sur le vif, cette dérivation artistique vers laquelle pousse la société qui ne veut pas être dérangée, qui veut bien que l’on crache sur les murs, qui s’empresse même d’encadrer les crachats, qui organisera des expositions de haineux mollards, trop heureuse qu’on ne touche pas à l’ordonnance discrète de ses constructions, de ses hiérarchies, de ses habitudes. Un dessin d’enfant n’est pas une œuvre d’art : c’est un appel à des circonstances nouvelles. […] |
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