Traces d’être et Bâtisse d’ombre |
[…] Sur la paroi, le bonhomme n’est en rien représenté ; ce qui peut s’y esquisser est une trace, trace du geste qui a tracé. Pour que le geste échappe à la gravité de ce que tout un chacun peut se dire, il lui faut être attiré par une autre gravité, gravité qui est à découvrir. Si la paroi est lieu d’être, cette trace esquissée peut être comparée à ce qu’il en serait de la trace laissée par le stylet d’un sismographe ; si celui qui regarde ignore qu’il s’agit de la terre qui frémit, il ne voit rien d’autre qu’une ligne à peine ondulée ; s’il veut bien entendre que c’est là trace de la respiration paisible du globe terrestre, il est saisi d’un profond respect qui le laisse quelque peu pantois.
Je n’ai jamais pu regarder ce que trace la main du gamin dépourvu de la pratique du langage que je vois vivre, proche, depuis plus de dix ans sans être saisi d’un respect de même aloi.
Est-ce à dire qu’il s’exprime ainsi ? Je me suis escrimé désespérément à éluder cette manière de dire qui situe le s’ là où, pour moi, se situe tout autre chose plus proche de ce qu’il en est du globe terrestre que du soy-disant S qui apostropherait le quiconque ; mais le globe alors et en l’occurrence, encore faut-il le découvrir alors qu’il n’est pas à notre portée ; et parler du nous global nous rapprocherait peut-être de ce qu’il en est, à ceci près que le bras de Janmari traçant n’est pas celui d’un sismographe. Comme il serait facile et attrayant d’aller prendre des nouvelles du global dont le rythme paisible ou agité s’inscrirait sur la paroi de par l’entremise d’une main infinitive.
J’ai là, devant les yeux, une carte à graver toute noire et ce qui apparaît en traces blanches gravées, ce sont des lignes en dents de scie dont la paroi est hachurée ; peu importe le celui auquel la main qui a tracé est censée appartenir ; d’aucuns admettront comme une évidence que ces gestes dont la trace se voit sont en corrélation avec un certain état caractériel de l’individu traceur, ce dont je dirais que ça ne me regarde pas même si jamais il y avait du vrai.
Ce que je rabâche, pour le moment, aux uns et aux autres de ce réseau-ci, c’est que tracer existe et la preuve est là : cette carte à graver extirpée d’entre ses semblables, aucune n’étant identique à l’autre, alors que nous n’avons pas la preuve que parler existe, sauf entre nous, bien sûr, le nous alors limité à quelques-uns qui, de cette pratique, auraient le privilège. Tout privilège est d’un aloi fort douteux, ce dont tout un chacun est d’emblée convaincu. Cette carte à gratter dont la surface est recouverte d’un enduit noir qui est griffé par les traces d’une main porteuse d’un stylet est donc la preuve évidente que tracer existe. À partir de là, à nous d’œuvrer.
Notre ouvrage est de donner lieu à la paroi. […]
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