Pavillon 3 |
[…] Jean Georges René Teck est au commissariat. La vie du poste, où se remuent à peine trois gros agents, l’intéresse. Ainsi le meilleur élève du catéchisme serait silencieux, discret et attentif s’il était transporté, en récompense de son travail, dans l’antichambre du paradis. René caresse de la paume de la main le bois du banc lissé par tant de culottes de voleurs. « Je suis là pour rien, pense-t-il, pour rien du tout », et il se sent un peu honteux d’être assis sur ce banc sans être accusé du moindre crime. Tout à l’heure, alors que les rues étaient pleines d’enfants en route pour l’école, il avait avisé un petit qui marchait tout seul, les pieds dans le ruisseau comme deux remorqueurs qui fendraient l’eau alternativement. Le petit était en train de mugir gravement quand René l’avait accosté : – Donne-moi ta carnasse… je vais te la porter. Le petit avait laissé René prendre sa gibecière. Les larmes au bord des yeux, il avait suivi… Arrivé dans les remparts, Teck attendait l’autre qui peinait et pleurait, la bouche ouverte et les jambes actives, pour rejoindre ses cahiers, ses livres et son plumier. Teck dit : – Alors, tu veux ta carnasse ? – Oui !! hurla l’autre. Alors Teck prit la gibecière par la courroie, la fit tourner dix fois en l’air, à bout de bras, pour l’envoyer, en pleine volée, dans la figure de l’autre qui suivait, admiratif, le vol bourdonnant de « ses affaires ». Le petit fut assommé. Teck, léger, sautant d’un pied sur l’autre, rejoignit l’école dont il aimait l’odeur, les compliments et les punitions. Lorsque deux agents, deux vrais agents, se mirent de chaque côté de lui à la sortie grouillante de onze heures et demie, l’encadrant, le mettant en valeur, René dut se mordre les joues pour endiguer une puissante envie de rire. « Le voilà pris… », pensait-il. Et « le » représentait un bien fameux criminel. « Faudrait que j’aie une gueule à faire peur. » Le soleil versait sur les murs toute sa lumière. Les passants étaient rares, les bruits lointains : le cortège n’en était que plus solennel. René, encore étonné que la société couronne aussi sérieusement ce qu’il prenait jusqu’alors pour de simples jeux d’enfants, offrait aux yeux curieux une tête fine et dédaigneuse d’enfant prodige. Le bureau du commissaire est plus sombre encore que la salle où René vient d’attendre. La descente aux cellules commence, où la lumière ne pénètre que par un soupirail, où l’air sent le tabac, les sueurs, les pieds, le cul et le crime. – Tu sais pourquoi tu es ici ? demande le commissaire. – Non, dit René. – Tu as à moitié tué un gosse dans les remparts. – C’pas moi, et René sourit, tellement il est à l’aise dans ce décor. – La prochaine fois…, dit le commissaire et il fait un geste de maître d’école qui menace le plafond d’un petit doigt gras. Alors René s’enfonce sur sa chaise et il dit : – Et les meules qui ont brûlé… et p’têt aut’chose… Toute façon, j’suis pris. Jean Georges René Teck fut conduit en prison. Le couloir d’entrée en était populeux comme un hall de gare et René se retrouva dans un compartiment bondé : sept gamins et sept hommes. Les plus grands crachaient à grands jets et atteignaient, sans les viser, le crâne, le visage ou la main d’un de ceux qui n’osaient rien dire. Le sol de la cellule était couvert de paillasses piétinées. René accroupi contre un mur entendit les rires et eut peur. Une prison n’est pas une gare. Le soulagement collectif du départ et le sommeil bercé par les cahots ne vinrent jamais. Tenu éveillé par les morsures des puces et par toutes ces respirations voisines qui lui sifflaient dans les oreilles, René, écœuré, au bord des larmes, joignit les mains. Ses lèvres tremblaient. Attendri et confiant dans une bonne volonté toute neuve et toute-puissante surgie de lui-même, il se laissa emmener, comme aux côtés d’une grande dame étrangère qui l’aurait pris par la main, jusqu’au lit où une de ses sœurs venait l’embrasser, jusqu’au jour où, sur les genoux de son père, il s’amusait avec une grosse montre sonore et affairée. Après cette promenade, lorsqu’il entendit les ronflements qui le menaçaient, ignorant les prières, il se mit à marmonner de bonnes résolutions. L’homme qui vient chercher les jeunes délinquants pour les accompagner jusqu’au patronage ou jusqu’à une maison de rééducation n’a pas à se les attacher, comme les gendarmes font avec les prisonniers. Ils suivent. Il pourrait se charger d’en transférer trente. Les trente suivraient, comme des rats derrière le charmeur. L’air de flûte, c’est le vent qui le joue et le ciel et les maisons. Il pourrait leur faire faire dix fois le tour de la ville en passant par les mêmes rues. Leur paquet sous le bras et leurs souliers sans lacets aux pieds, ils suivraient. Mais les enfants de la ville, avides de cortège, marcheraient derrière eux. Et le pauvre homme de gardien avec sa casquette au galon doré ne pourrait jamais plus se débarrasser de son troupeau docile et trier, le moment venu, les bons et les mauvais. […] |
| RETOUR |