Nous et l’Innocent |
La tentative En juillet 1967 s’amorçait cette démarche qui persiste depuis lors : vivre en « présences proches » d’un gamin autiste, mutique, sans trop d’idées préconçues sinon le projet de l’en tirer de ce que les « savoirs » aux abois élaborent, diffusent, édictent et vulgarisent à propos de ces enfants-là « gravement psychopathes, inéducables, irrécupérables » pour reprendre les termes des professeurs-experts ayant observé, pendant des mois, ce gamin-là, entre autres, à la Salpêtrière et autres lieux prévus pour. Abois pour aboi, puisque telle peut se dire l’onomatopée que toussait, pour tout langage, ce gamin-là. Nous étions sept, et les sept mêmes y sont toujours, aux prises avec d’autres enfants autistes, mutiques, qui nous sont advenus, cette tentative faisant mirage dans l’air du temps. Il faut dire aussi que ma présence là signalait notre entreprise et en indiquait la ligne : alors que les tentatives menées antérieurement, en ricochet, à la recherche d’une « cause commune » entre soignants et soignés, rééducateurs et rééduqués, s’étaient heurtés à « l’ordre des choses », aux institutions ambiantes, il s’agissait, cette fois-ci, à partir de la vacance du langage vécue par ces enfants-là, de tenter de voir jusqu’où nous institue l’usage invétéré d’un langage qui nous fait ce que nous sommes, autrement dit de considérer le langage à partir de la « position » d’un enfant mutique comme on peut « voir » la justice – ce qu’il en est de – « de la fenêtre » d’un gamin délinquant. Cette assimilation du langage, serait-il d’ordre médical, à une sorte de justice, n’est pas si arbitraire qu’il pourrait en paraître à première vue. Dans ce vaste hôpital psychiatrique d’où je suis parti pour la première tentative par la suite racontée, le pavillon des enfants sans « cause », je veux dire plus ou moins mutiques, « débiles profonds » y compris, avait été bâti à quelques pans de mur de celui des médico-légaux, supputés dangereux et irresponsables. Il suffisait d’un jeu des mots pour que, d’irresponsables qu’ils semblaient bien être, ces enfants soient supputés dangereux et ils avaient droit d’office aux mêmes lieux et au même régime de grilles et de serrures considérées comme de protection contre ce fameux eux-mêmes susceptible de (leur) nuire. Avant de décider du placement d’un enfant, il faut bien (pré)juger de son état. Nous voilà aux prises avec des enfants plus ou moins invivables et pourvus de ces symptômes qui les avaient fait surnommer psychotiques, le sens de notre démarche n’étant point de créer, à plus ou moins longue échéance, une institution, serait-elle « ouverte », mais, bien au contraire, de nous enfoncer, les uns et les autres, dans des modes de vie à notre convenance, quitte à tenter de « voir » quelle « dérive » intervenait à notre insu dans nos manières d’être, nos « moindres gestes », de par le fait de la présence là, en permanence, d’enfants visiblement « à part ». Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il nous a été relativement facile – nous ne leur demandions rien – d’éviter ce que les institutions au premier degré (Directions de l’action sanitaire et sociale et autres) imposent. Leur vigilance semblait endormie de par la lourdeur des problèmes qui les concernent directement et qu’elles n’arrivent jamais à résoudre. Mais il nous a fallu déjouer ce qui, dans les mœurs et la culture ambiantes, a force d’institué, les vacances, par exemple. Les institutions ferment, les parents s’en vont se reposer. Et les psychotiques ? Les demandes affluaient vers ces Cévennes tournées à devenir Club quasi méditerranéen. Autre terme institué : guérir. Il est « malade », cet enfant-là. Sa « maladie » a même un nom pourvu de l’h et de l’y de rigueur quand elle est grave, quand il est gravement atteint. Cet il de la personne troisième attribué d’emblée à un enfant dont justement la « maladie » est de n’être pas « je » m’a toujours paru suspect. Cet il, pour être fictif, n’en a pas moins bon dos. Pas question d’être lieu de vacance(s), sinon celle du langage. Pas question de guérir. Notre projet est bien de battre en brèche les mots et leurs abus, comme on parlerait des abus d’un pouvoir qui aurait une fâcheuse tendance à se prendre pour fin. Il s’agit pour nous de déjouer la demande qui nous est faite par qui de droit à propos de cet enfant-là sans pour autant nous dérober au profit d’un prétendu savoir dont il serait porteur comme sont amenés à le faire ceux qui pourtant intervenant ne se veulent ni médecins, ni professeurs, ni magistrats, ni magiciens, ni prêtres. Il nous faut « créer » quelque chose alors que, par dizaines, des enfants autistes ont été accueillis par ce réseau-ci pour des séjours dont la fréquence et la durée vont de la présence permanente au séjour en apostrophe de quelques semaines, au gré des circonstances. Et cette tentative surprend par sa robustesse tranquille et fait mirage : j’entends bien les échos d’une méprise si considérable qu’il me faudrait en répondre de la démarche réelle de ce réseau et préciser, dans la mesure du possible, ce qu’il en est de cette « dérive » de nos manières d’être advenue de par le fait de la présence-là d’enfants mutiques dont on pourrait dire que « rien (ne) les regarde ». Ce vertige qui leur advient alors, il nous a semblé qu’il se peuplait de ce que j’ai nommé des repères qui apparaissent, se précisent, dans la vacance infinie de tout ce qui est de l’ordre du langage, du conscient et de l’inconscient. Il s’agit d’« autre chose », d’une « chose » autre qui vient par ricochet, un peu à la manière dont la lumière ricoche sur la surface de l’eau, et s’installe pour un moment, sous l’arche d’un pont, un petit « radeau » vivace, en reflet. L’arche, pour nous, c’est ce que nous appelons le coutumier d’un lieu, et, sur les cartes que nous traçons sans relâche depuis des années, s’esquisse la trace de nos usages harcelée par les trajets et manières d’être manifestées d’un enfant tracés en « ligne d’erre ». Entre les deux, « entre » nos usages et la ligne d’erre, il y va de ces « radeaux », constellations fugaces de « repères » qui permettent à tel ou tel des enfants là de (re)trouver non pas « se », mais l’usage de ce corps présumé sien, mais qui n’en est pas moins commun à toute l’espèce quelles que soient par ailleurs les nuances modulées par les cultures langagières.
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