« Le groupe et la demande :
à propos de La Grande Cordée »

 
 

[…] Devenu délégué régional de Travail et culture, il m’a fallu quelques années pour atteindre une nouvelle position : La Grande Cordée.

Quelle était la demande de l’administration ? L’Office public d’hygiène sociale me demandait de m’occuper, le plus utilement possible, de jeunes gens implaçables, psychothérapies inopérantes. Cette fois, la position prise était un peu différente :

– pas de lit, ni maison, ni foyer ;

– un réseau de séjours d’essai à travers toute la France, basé sur le réseau d’auberges de jeunesse et tout autre lieu où « on » voulait bien prendre en séjour un gars de La Grande Cordée ; consigne formelle, l’éjecter s’il devenait gênant d’une manière ou d’une autre.

En gros, la demande des arrivants n’était pas très claire. C’était plutôt un refus, ne plus avoir affaire aux psychiatres :

– Les psychiatres, je ne veux plus les voir. D’abord, je ne suis pas fou...

– J’espère bien…

Le groupe ? Une ex-dirigeante de l’UJRF, communiste décidée, quelques militants des Auberges, tous extrémistes politiques : trotskystes, anarchistes, des moins jeunes qui cherchaient quoi faire d’autre que les huit heures salariées et, par-dessus ce petit lot, des amis, un aréopage d’amis : le professeur Henri Wallon, le docteur L. Le Guillant…

Le groupe d’origine était fort vivace. Il avait lieu où ? L’endroit compte. Si vous demandez à un adolescent, psychotique ou non, quels sont ses projets, si vous êtes un monsieur de quarante ans dans un bureau de psychologue ou si vous êtes une jeune fille de dix-huit ans sur un banc du Luxembourg, à moins que le gars ne soit vraiment pas bien, vous n’obtiendrez pas la même réponse.

Cette question :

– Alors, qu’est-ce que tu voudrais devenir ?

Je la posais dans un petit recoin d’un vrai théâtre qui avait été celui de Dullin, alors désaffecté et requis pour la Culture Populaire. Au mur, un lavabo où venaient se démaquiller les personnages de Pirandello ou de Bertolt Brecht si bien que les caractériels venus s’asseoir là, souvent accompagnés de leur mère ou de leur père ou d’une assistante sociale qui n’en croyaient pas leurs yeux puisqu’ils venaient vers un organisme spécialisé recommandé par quelque haute sommité psychiatrique qui me connaissait de nom, ont vu passer ces étranges personnages suants et maquillés, Arlequin, Mère Courage…

Je disais :

– Alors ?

J’écoutais le théâtre : pas les paroles, le bruit. Quel extraordinaire instrument à bruits qu’un théâtre quasiment vide, comme la voix paraît grêle, même celle des acteurs, grêle et pour ainsi dire insignifiante. Que dire alors de celle du jeune homme assis qui me racontait sa vie ou des racontars de la mère ou de l’assistante sociale. Je disais :

– Eh oui, bien sûr…

Avec la voix d’un ténor qui répétait sans cesse et le bruit des chœurs et des répliques. Toutes ces banquettes vides, relevées et ces escaliers de bois en colimaçon… Albert Camus passait quelquefois par là, je ne l’ai su que beaucoup plus tard. Les murs étaient des cloisons de planches. Quelquefois, en arrivant, vers neuf heures, je voyais un mur abattu. Albert S. m’attendait, assis en face de ma table. Il avait frappé. Je n’avais pas répondu. La porte était fermée. Alors, il avait abattu le mur, d’un coup d’épaule. On remettait les planches en place à cause du propriétaire qui rôdait toujours et n’estimait pas plus la culture populaire que la pédagogie d’avant-garde et ne cherchait qu’un prétexte pour mettre tout ça dehors. Albert S. avait dix-neuf ans, un mètre quatre-vingts. Il était nègre et pupille de cette Assistance publique dont il cassait la figure aux directeurs départementaux. Il disait :

– Tu rigoles, Deligny, tu m’en veux pas ? Tu viens boire un crème ?

Histoire de voir si je n’étais pas un peu directeur de quelque chose, sur les bords ou dans le fond. […]


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