Le Croire et le Craindre

 
 

[…] Alors que nous pensions aux thèmes de ces entretiens, vous m’avez dit : « Sur le PC, il faudra cent fois y revenir ; le PC et le pouvoir, le PC au pouvoir, les pouvoirs que concède le PC, etc. »

J’ai essayé de vous dire que membre du PC, je l’avais été, à plusieurs reprises. Je me souviens même que j’ai ruminé un petit livre quelque peu exalté sur le thème du Parti pris. C’était lors du temps de La Grande Cordée, et il m’arrivait de prendre le train fort avant dans la nuit. Je descendais à Persan-Beaumont et j’avais cinq ou six kilomètres à faire entre cette gare et l’auberge de jeunesse de Noisy-sur-Oise, qui hébergeait quelques gars de La Grande Cordée. C’est là, tout au long de cette route, que j’y pensais, à ce « prendre Parti », qui résonnait de « prendre femme », et le livre se pensait autour de ce « prendre », infinitif. Et je le pensais déjà très clairement, que les infinitifs, et particulièrement celui-là, il faut les mirer, comme on le fait des œufs, pour voir de quand ils datent et s’ils sont encore propres à cette sorte de consommation qui est de les utiliser. Il est vrai que je n’avais jamais compris pourquoi ça se disait, prendre une femme, et pourquoi dit-on qu’une femelle a été prise, alors que pourrait tout aussi bien être pensé que la femelle a pris au mâle ce qu’il fallait pour que s’engendre la portée.

Il était quoi ? Deux heures du matin. Quand il y avait de la lune, je passais par un bois, et il m’arrivait de m’asseoir, devisant avec moi-même à propos de ce « prendre », dont le dictionnaire m’avait dit qu’il y s’agissait de « faire sien », de « mettre avec soi », et il était ma foi fort possible que ce verbe-là soit, de tout le dictionnaire, le plus copieusement pourvu en sens, qui allaient d’emporter, d’épouser, d’embaucher, de confondre, d’absorber, à s’approprier... et c’est là que je butais. Comment peut-on s’approprier quoi que ce soit, et, qui pis est, quelqu’un ? Je me sentais allègre d’une philosophie de bon aloi, indigné juste ce qu’il fallait, alors qu’à longueur de journée je ressentais la présence proche de ce colosse qui a toujours raison : le Parti.

J’étais tout à fait naïf, et j’entendais bien le rester. Dépaysé par les Chœurs de l’Armée rouge – le colosse y tournait à l’ogre –, j’écoutais d’un émoi tranquille les chants d’Ukraine, vieilles chansons où les femmes ont une voix comme jamais on n’en entend. Autres voix, autres femmes, autres mœurs peut-être ; une autre vie ? Elles avaient l’air de tellement bien s’entendre, les chanteuses de par là-bas, alors que nous de par ici, nous l’étions, tout vieillots, me semblait-il, usés, finis. Nous venions de traverser la guerre ; au Parti, j’y étais, ou presque.

D’où vient ce presque ? Que Staline, ça ne m’allait pas. Voyez-vous ça, ce gamin que j’étais – j’allais sur mes trente-cinq ans – et Staline, ça ne lui allait pas. J’étais en train d’écrire Les Enfants ont des oreilles, où sonnaient, en sourdine, les accents de la trompette libertaire qui s’en prenait assez hardiment aux géants de l’histoire.

La Grande Cordée se tramait, grâce au colosse. Un gars dont je ne sais plus le nom – et je ne vois plus son allure – élevait des escargots dans une des chambres de cette résidence châtelaine qui appartenait à un ministre de Pétain et qui avait été réquisitionnée à la Libération. Je les voyais, les escargots, qui se vadrouillaient, tranquilles, sur la tapisserie grand luxe. J’étais plutôt content. Je lui disais, au gars :

« Ton élevage, tu ne pourrais pas le faire dehors ?

– Si je les laisse dehors, ils vont se tirer. »

Ce qui était évident.

Je devais faire une intervention à je ne sais quel congrès de psychiatrie qui avait lieu à la Sorbonne. Il fallait que j’expose La Grande Cordée. Je n’avais pas de veston mettable. Le Père Aub’ m’avait prêté sa veste de mariage, en velours. Il ne l’avait mise qu’une fois. Le velours était raide, et il faut croire qu’il avait des bras plus longs que les miens, car chaque fois que j’allongeais les miens, de bras, à la table de conférencier, mes mains disparaissaient tout à fait, ce qui me manquait beaucoup, car, quand je parle, je me sers de mes mains. Plus de mains, ça me coupait la chique, brusquement. Et, sur une manche, j’ai vu la trace diaprée d’un escargot. Il faut croire que le Père Aub’ rangeait son veston dans une armoire de cette chambre de la demeure châtelaine. On allait croire que je me mouchais avec ma manche. Pour parer à ce qu’en-dira-t-on, je m’en suis servi, de cette trace, et de ces escargots, et de cette demeure réquisitionnée où j’habitais le pavillon de concierge.

Si j’étais membre du Parti, j’étais d’abord aux prises avec ce que j’avais à faire, à ourdir, avec des partisans qui étaient, pour une part, les gars de La Grande Cordée, et pour l’autre part, des gars des auberges, qui, aux yeux des membres du Parti, faisaient quelque peu racaille idéologique, ce dont je ne me souciais guère. M’en a-t-on fait grief ? Parmi tous les remous que provoque une telle entreprise, ceux-là, s’ils se sont produits, ne m’ont pas donné tellement de soucis. Peut-être que je ne me rendais pas compte, peut-être que des partisans membres du Parti se chargeaient d’en répondre, de ce qui se faisait.

En fait, je crois que ce qu’il faut comprendre, c’est que je n’étais pas anticommuniste. Je vous ai parlé du colosse ? C’est vrai, sauf que je n’ai jamais pris le Parti pour quelqu’un. Je vivais très proche de membres fort solides de ce parti-là, mais je voyais bien à quel point, sur quels points, ils étaient différents les uns des autres. Je n’avais rien à tramer là, vers des responsabilités quelles qu’elles soient.

En fait, de ce colosse, j’en étais voisin plus que membre, et je le savais bien, que ce corps était parcouru de mouvements internes, mais lorsqu’il m’arrivait de voir de près un dirigeant venant du haut, je n’étais pas particulièrement curieux. Il venait d’ailleurs. Je n’avais pas la moindre intention de lui compliquer l’existence, et il me semble que j’avais plutôt a priori du respect envers un homme qui devait être surchargé.

Ce que j’essaie de vous dire, c’est que le Parti n’a jamais été pour moi ce tyran trop aimé/mal honni qu’il paraît être pour beaucoup.

Quand j’entends dire qu’IL a changé, il me semble que c’est bien possible. Mais qu’en est-il de cet IL ? Si les membres, ils ne sont plus les mêmes, IL change.

Le « problème » de savoir si le Parti étant au pouvoir permettrait ou non des tentatives, et quels seraient les pouvoirs qu’IL concéderait... Pour moi, le sujet, qu’il soit ou non majuscule, est tout autant nécessaire qu’illusoire. Trop s’en prendre à LUI, ou trop en attendre, ne m’attire guère.

Si je dis qu’une tentative est un fait politique, il faut comprendre que j’en dirais autant d’un tableau de Van Gogh.

Pour en revenir au colosse, d’autant plus illusoire qu’on le prend pour quelqu’UN, ce qui se fait tout naturellement, l’usage du langage nécessitant cet inéluctable subterfuge – et de quelqu’un on dit qu’il a bien changé, ou qu’il est toujours le même, son identité répondant de la nôtre –, je le savais fait d’événements grandioses, enthousiasmants ; impossible d’y démêler la part de mirage dont les événements étaient surchargés. Il est en quelque sorte fatal que l’ampleur du désarroi soit proportionnelle à la part du mirage projeté. Mais là, l’événement proprement dit n’y est pas pour grand-chose.

Je crains que mon propos sonne un peu le désabusé, alors qu’il n’en est rien. Je ne prétends pas avoir été abusé, et je dirais presque que ceux qui l’ont été l’ont bien cherché, de même pour ceux qui le seraient ou le seront. Ça les arrange. Qu’ils ne se plaignent pas, ensuite, d’avoir été arrangés par, puisqu’ils se sont arrangés avec.

J’en reviens au Discours sur la servitude volontaire, détour pour en revenir à cet ici dont nous parlons.

Que dit La Boétie ? « La Nature a montré en toutes choses qu’elle ne voulait tant nous faire tous unis que tous UN... »

C’est, paraît-il, la prière même de Jésus au moment suprême : « Je prie afin que tous ne soient qu’UN. »

Et de quand date le dire de La Boétie ?

« Grand-chose, certes, et toutefois si commune qu’il s’en faut d’autant plus douloir et moins ébahir, de voir un million de millions d’hommes servir misérablement, ayant le col sous joug, non pas contraints par une grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le seul nom d’UN, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu’il est seul, ni aimer les qualités, puisqu’il est à leur endroit inhumain et sauvage. »

Ce discours est de toujours. La Boétie, l’écrivant, avait seize ans, et Montaigne disait : « C’est bien beau, mais et alors ? Bien sûr que ça ne va pas comme ça, mais si ça allait autrement, est-ce que ça irait mieux ? »

Climat en quelque sorte perpétuellement préélectoral : c’est pas que ça va, vu que ça ne va pas du tout, mais c’est-y pas mieux que si c’était pire ?

Mais n’êtes-vous pas frappé, comme je le suis, par les mots mêmes de la phrase de voûte « enchantés et charmés par le seul nom d’UN ».

Où est la malencontre, sinon dans le nom, ou si vous voulez dans ce nombre d’UN, le nombre étant « une des fonctions fondamentales de l’entendement » – et c’est l’un, et c’est la pluralité, le plus grand nombre.

Mais s’il s’agit là d’« une des fonctions fondamentales de notre entendement », pouvons-nous nous en démunir ? Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous prémunir contre les abus de cette fonction, ce à quoi Janmari, autiste, peut nous aider, à condition de ne pas confondre, comme Jésus au moment suprême, l’un et le commun.

Si j’écris comm’un, ne me restera en recours qu’à ruminer un contr’un.

Où s’entrevoit le leurre malencontreux de ce qui est généralement admis comme un processus nécessaire à la persistance de cette espèce nôtre et qui se dit l’identification, ce par quoi il faut bien que le sujet passe, bon gré mal gré.

Et puisque nom et sujet vont de pair, resterait à respecter ce qui échappe au nom, la part du mal gré, et qui est celle de l’inné a-conscient, rétif par nature aux finalités qui s’offrent à l’être en tant que sujet.

Ce qui nous amène à quoi ? À distinguer actes inachevés et actes manqués, par exemple.

Si, de par l’acte manqué, l’inconscient se révèle, c’est à l’acte inachevé que l’a-conscient affleure.

On me dira que je me contredis, et que ces agir d’initiative – il n’y va donc pas d’imiter – qui interviennent pour parer aux avatars du coutumier ourdi du point de voir d’un enfant autiste ont donc une fin, puisqu’il y a du pour à la clé, ou plutôt au ressort de ces agir, et que j’ai fini par trouver le pour quoi de ce pour rien auquel je tenais tant au point d’en faire un des maîtres mots de cette tentative.

Vous me l’aviez d’ailleurs prédit, que, parlant, je n’échapperais pas à la malencontre du pour quoi, ne serait-ce que pour le plaisir.

L’esquive alors me fait dire que mon entêtement vient de ce que je lutte contre un certain monarque que je trouve cité en clair dans le commentaire de Pierre Leroux : « De ce “un” qui commande à un ou à plusieurs résulte le despotisme par voie directe ; et de ce “un” qui possède l’instrument de travail, résulte le despotisme par voie indirecte. […] Mais il est évident que la monarchie subsistera […] tant que la monarchie sera partout, et que les hommes les plus opposés à cette forme politique n’auront pas d’autre idéal que d’être eux-mêmes en petit des monarques. »

Par quels détours sera-t-il possible d’en arriver là ?

La malencontre y est qu’à éparpiller les « uns », et quoi qu’il en paraisse, le tyran, loin de s’affaiblir, se renforce d’être démultiplié à l’innombrable. […]


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