« La Grande Cordée »

 
 

Bernard T. a seize ans. Il a reçu une première éducation fort soignée. Ses parents sont morts quand il était jeune. Il a grandi en orphelinats, s’est retrouvé dans un centre d’« éducation » très spécialisé, puis dans un autre, a fréquenté par inadvertance un service de neuro-psychiatrie infantile. Il a passé quelques mois chez l’un de nos correspondants. Il a mis quinze jours à s’apercevoir qu’il était là comme chez lui, c’est-à-dire qu’il est boudeur, exigeant, un peu paresseux, mais très gentiment, très poliment. Sa toute première éducation ressort, rappelée à la surface par des petites attentions alimentaires et la chaleur ronflante de la cuisinière dont il peut profiter tout seul, engourdi dans l’unique fauteuil de la maison. Il reste discret, ne touche à rien sans demander la permission, se retire lorsque la conversation ne le regarde pas.

Il apprend qu’un autre gosse qui sort de prison va venir. Il ne manifeste ni plaisir, ni contrariété. La femme du « séjour d’essai » s’en va faire des courses au moment où l’autre, le Lucien, doit arriver. Elle préfère que Bernard accueille et commence à rassurer lui-même l’arrivant.

Quand elle rentre, elle trouve un Bernard méconnaissable. Il a ouvert l’armoire de la cuisine (geste qu’il n’a jamais tenté même en secret) durant les mois précédents. Il a pris un pot de confiture et y puise avec les doigts, couché de travers sur le fauteuil, un vilain pli au creux de la joue. [...]

 

Et il y a des tribunaux pour enfants et adolescents, il y a des psychologues. Il y a ceux qui disent : « Montre-moi ton Rorschach, je te dirai qui tu es ». Il y a toute l’armée des pêcheurs en eaux basses contre laquelle il est urgent de lutter. […]

 

Nous sommes en été. La Grande Cordée est en contact avec quelques caravanes ouvrières avant départ. Le circuit de l’une d’entre elles prévoit des séjours campés dans des forêts du centre de la France et du Midi. La caravane accepte le « bûcheron » à charge pour elle de trouver l’embauche éventuelle pour le candidat manieur de cognée qui accepte la caravane à titre d’entraînement et surtout parce qu’il a des raisons précises de soupçonner son père de démarches tendant à le faire boucler. Nuits en forêt. Bois à débiter (à la hachette) pour cuisson des nouilles et feu de camp.

La caravane revient, l’athlète furieux s’est comporté comme un ange délicat.

Il trouve une embauche chez un artisan parisien, fabricant de petits meubles, et sa tâche est de vernir tables gigognes et nécessaires de coutures à petits coups de pinceaux et grands coups de chiffon.

Il travaille fort bien.

Mais nous jugeons prudent de compléter à son égard le « dispositif ». Un collaborateur latent de La Grande Cordée s’entraîne le dimanche au plongeon de haut vol. L’Hercule au chiffon de laine accepte «  l’occasion  » de tarzaner d’une manière un peu civilisée.

Il habite toujours porte de Versailles.

Quand l’artisan n’aura plus de commandes, ça risque de recommencer à cogner sur les tapis moelleux de l’antre familial.

(Tous droits réservés)

 
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