L'enfant comblé

 
 

  Ce qui nous arrive, c’est de vivre proches d’enfants autistes qui vivent la même vie que nous, très coutumière. Enfants, ils ne le sont guère, bien qu’ils aient cinq ou dix ans d’âge. Ils sont « autistes » comme on dit. Ils vivent là, proches, là étant l’une ou l’autre des aires de séjour d’un petit réseau. Il y a donc cinq ou six là, et dans chaque là, quelques-uns de nous et quelques-uns d’eux, autistes, dépourvus de ce pérorer qui nous incombe.

Je n’utilise pas ce terme de pérorer avec la résonance péjorative que le dictionnaire signale. Cet infinitif, bâti autour de ce qui évoque cet orifice où se forme le langage, me semble convenir pour évoquer ce qui distingue n’importe lequel d’entre nous et l’un ou l’autre des enfants, là. Si je fais ressortir le là, chaque fois qu’il se présente, c’est bien pour le présenter en tant qu’entité qui ne figure pas au Panthéon des entités célèbres. Une lettre minuscule en initiale y suffira donc : topos.

Alors, les « comprendre », ces enfants-là ? Leur manifester une compréhension qui serait comme une embrassade d’intention généreuse ? On se doute bien que c’est le premier élan qui nous vient ou plutôt nous est venu, et puis cet élan vague s’est retiré, comme il en est d’une marée. Noyés par cette vague, ils l’étaient déjà, ou quasiment. Restait, à découvert, entre nous et eux, le là : topos.

Quand je dis : entre, je ne veux pas évoquer une barrière, mais, au contraire, que nous avions au moins, en commun, topos, l’aire de séjour, dehors.

Un élan de compréhension qui se heurte à cette désinvolture qui est commune aux « enfants » autistes, et qui fait drame à la maison, a tendance à s’accroître pour submerger l’obstacle. Nous aurions pu être portés à un surcroît de compréhension, et c’est souvent ce qui leur arrive, à ces enfants-là, dont on dit d’ailleurs qu’ils comprennent tout, ce à quoi il faudrait ajouter : et le reste.
Car il y a un reste.

Un peu lassés de ces excès de compréhension dont il était flagrant que l’enfant n’en pouvait plus, d’être compris, et alors c’était de l’invivable qui se faisait jour, nous nous sommes mis à penser que topos pouvait être le lieu du reste, c’est-à-dire de ce qui semble réfractaire à la compréhension qui, ne l’oublions pas, sous couvert d’embrassade, nous parle de ces idées qu’un signe représente. Dire que la compréhension ne peut s’exercer qu’en supposant une signification fait apparaître qu’il y faut du sup-posé. Or, ce « sup » qui vient se poser sur l’autre ou à sa place est bien l’à-faire, l’apport de cette compréhension qui redouble quand elle se heurte à du réfractaire : nous avons donc, délibérément, fait le sacrifice du « sup », nous l’avons déposé hors des aires de séjour, afin que topos reste propre et permette une recherche que nous menons, le plus proprement possible, depuis dix ans, ce qui est vraiment fort peu de temps. Quant au nombre d’« enfants autistes » qui ont vécu là de la même vie que nous, il doit friser la soixantaine. Nous nous sommes mis à transcrire, sur des feuilles transparentes, les trajets des uns et des autres, lignes d’erre, et puis ces lignes, ces traces, nous les avons gardées et regardées, et nous les regardons toujours, par transparence ; certaines datent de dix ans, et d’autres sont de la semaine dernière. Pour la plupart, il y a bien longtemps que nous avons oublié le de qui sont-elles, ces traces. Cet oubli nous permet de voir « autre chose » : le reste, réfractaire à toute compréhension.

Loin d’en être déçus, nous en étions plutôt soulagés. Cette espèce d’embrassade laissait la place à un respect que nous trouvions de meilleur aloi. Respect de quoi ? D’une évidence qui va se précisant. Nombreux sont les « chevêtres » qui apparaissent dans la transparence des feuilles où sont transcrites les lignes d’erre, les « chevêtres » étant des là où les lignes d’erre se recoupent, s’entrecroisent, dans l’espace et à travers le temps. Il est manifeste que, par bien des aspects de leurs manières d’être, transcrites en trajets, ces enfants-là ne font qu’un, manière de dire qui pourrait prêter à confusion ; disons qu’apparaît ce qu’ils peuvent avoir de commun.

Nous avons donc, d’une part, ce pérorer qui nous incombe, et que nous avons en commun, et ce repérer, si on veut bien admettre cet infinitif primordial commun aux enfants dépourvus de ce pérorer qui serait ce par quoi l’homme se distingue de ce qui est dit le règne animal. Repérer ne fait pas mystère. Il est notoire qu’un « enfant autiste » ne (nous) regarde pas ; c’est « z’yeuter » qu’il faudrait dire pour évoquer cette manière qu’ils ont de voir sans regarder. Il y a ce voir et se voir. Il ne s’en faut que d’un caractère, dont l’un est un peu tordu, pour que s’évoque ce que j’appelle la fêlure entre le point de vue nôtre – ce qui peut se voir – et le « point de voir » d’un « enfant autiste ». Contrairement à l’inconscient dont j’ai entendu dire qu’il n’avait pas (de) lieu, cette fêlure que j’évoque a lieu : topos, et pour ce qui nous concerne, il y va d’une aire où se mènent une vie coutumière et une recherche, les deux allant de pair.

Pour en revenir à cette compréhension dont j’appréhende qu’elle n’existe qu’à partir d’un abus de signification, je m’en réfère à une phrase extraite de la présentation d’un livre récent : « Dès sa naissance, un petit d’homme est un être de langage [...] » ; « si petit qu’il soit, un enfant à qui sa mère ou son père parlent des raisons qu’ils connaissent ou qu’ils supposent de sa souffrance... », etc. Où apparaît ce supposé dont on peut penser qu’il faut bien qu’il soit de mise envers un enfant qui s’apprête au pérorer. Reste que quelque chose m’étonne dans la formulation : « un petit d’homme », qui résonne en terme d’espèce, alors que c’est bien l’image du bonhomme évolué que l’enfant va devoir (s’)incorporer. Ce qui apparaît en clair à regarder nos cartes, je veux dire la fêlure entre ce voir et se voir, la voilà donc comblée, et la mémoire ethnique supposée devoir – et pouvoir – se substituer à la mémoire spécifique.

Ce que je voulais dire en parlant d’enfant comblé, et pour jouer de l’accent, comme d’autres jouent de la virgule – et on sait bien que ces signes typographiques sont les moindres signes – c’est que l’enfant apparaît comme étant le comble du « bonhomme », de la même manière que le poète dit que la femme est l’avenir de l’homme. J’ai parlé de typographie, à propos de cet accent qui est le moindre signe, alors qu’il nous faut revenir à une topographie : celle des aires de séjour où apparaissent ces chevêtres où se manifeste ce qu’il y a de commun à ces enfants-là. J’ai souligné le se tout à fait insolite qui n’advient là que comme effet de langage : où va se retrouver la fêlure qui passe entre une manière d’être manifeste et une manière d’être manifestée, la compréhension exigeant, serait-ce sournoisement, que, dans toute manière d’être, il y ait du manifesté, autrement dit que ça fasse signe. Or, l’existence même du signe, serait-il le moindre, nécessite l’acceptation d’une convention qu’il nous faut bien alors supposée admise, acquise ; d’où la torsion de ce caractère qui nous permet de penser que ce repérer est un se repérer. Là disparaît le commun au profit de cet un et de cet autre sans quoi pérorer a lieu pour ainsi dire dans le vide.

Quand je parle de ce commun-là, on voit bien qu’il n’y va pas du commun des mortels. Rien ne permet de penser que ce commun-là est conscient de l’être, mortel, ou mieux : de l’être-mortel. À partir de quoi certains me diront qu’il n’y a point d’être. De même que « un petit d’homme est un être de langage » peut se dire : un petit d’homme ne peut être – et ne peut naître – que de langage.

Tout se passe comme s’il fallait prendre parti. Car enfin, c’est de nature que je parle en parlant d’espèce et de ce repérer qui relèverait de la mémoire spécifique supposée avoir été supplantée par la mémoire ethnique. Or, la nature, et ce qu’elle peut avoir d’immuable est, pour les gens de progrès, vouée aux gémonies. Ce faisant, ce qu’oublient les progressisants, c’est que pérorer a une fonction elle aussi immuable, qui peut se dire, au plus simple, trancher dans le commun, afin de séparer l’un de l’autre, et que chacun puisse se conjuguer, ce qui peut vouloir dire tenter de ne faire qu’un avec quelqu’autre ou se réciter, verbe incarné, passé, présent, futur. Il est flagrant que le temps, sur les aires de séjour, ne se conjugue pas. C’est l’infinitif qui règne, étant « le temps » hors du temps, la mémoire spécifique réagissant toujours au maintenant là – topos –, ce qui a pu advenir, « dans le temps », à chaque individu, n’ayant qu’une importance tout à fait secondaire par rapport à ce qui affleure, comme par réflexe, au manifeste. […]

 


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