L'Arachnéen

 
 

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Laisser faire la nature n’est jamais qu’une manière de dire, à moins d’entendre qu’il peut arriver que le hasard, de la même manière, fasse bien les choses.

Je sais bien qu’il arrive à l’homme, tel que le pensent les philosophes éminents, de se targuer d’avoir été voulu par la nature et on voit qu’une telle nature n’advient que du vouloir dudit philosophe. Mais là n’est pas mon propos ; c’est du réseau que je parle et de rien d’autre ; nulle part ailleurs, le réseau étant lieu d’être sur et selon un certain mode.

Le réseau a-t-il une morale ? Il faut bien qu’il ait des mœurs, ces mœurs étant données comme est donnée l’écorce qu’il va falloir quelque peu récurer, tremper sans doute et maintenir à plat grâce à quelques pierres posées aux bons endroits et qui pourraient être enlevées dès que l’écorce aura pris le pli, oubliant d’où elle vient, et devenue un pan qui semble bien avoir perdu la mémoire du tronc d’arbre qu’il protégeait et dont il était issu et donc de son rôle.

Ces deux rôles qui, pour l’écorce, correspondent à deux moments successifs, coïncident, pour le réseau, dans le même moment. Étant réseau, il est support, non pas qu’il faille supporter la présence des enfants.

Étant réseau, il est pan dans l’espace, minuscule parcelle de l’écorce terrestre. Cette parcelle, nous ne l’avons pas découpée, nous ne l’avons pas enlevée du reste de l’écorce ?

Il faut y regarder de plus près.

Il est arrivé que l’aire de séjour soit comme maintenue par des pierres, posées comme autant de dérives dans le coutumier, ne serait-ce que pour nous aider à tenir compte de leur présence alors qu’elles ne marquaient rien, que ces pierres n’étaient pas des bornes sinon qu’elles semblaient marquer la limite entre deux modes d’être, le nôtre et celui des enfants. Ces pierres nous aidaient à agir nous-mêmes ces détours sans lesquels les trajets nécessaires dans le cours du faire restaient les nôtres et n’offraient guère d’attrait pour des gamins qui semblaient nous regarder de par-delà notre monde jonché d’intentions. Et cette parcelle d’écorce – terrestre – nous en sommes arrivés à la détacher en lui faisant subir une modification de grandeur ; il s’agissait des cartes où se voyaient, tracés, l’ensemble de nos trajets coutumiers et, sur ce fond, les lignes d’erre, trace des trajets des enfants et surtout ceux dont le projet nous échappait.

Où se voit qu’au geste près nous étions proches des aborigènes de la Terre d’Arnhem, mis à part le fait que ce qui apparaissait n’était pas une tortue, ni d’ailleurs un crocodile ni une raie.

Était-ce là l’arachnéen ?

On pourrait le croire en regardant ces cartes abandonnées une fois faites comme le sont les peintures sur écorce. Les lignes tracées à l’encre de Chine évoquent à n’en pas douter une toile d’aragne traversée par quelque bourdon affairé et les lignes pendent comme des cordages à bord d’un bateau dont les voiles ont été arrachées par la tempête.

 

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Si l’arachnéen évoquait une période préhistorique comme le moustérien nous parle de l’homme de Neandertal, il nous faudrait parler de l’homme de Graniers ou de l’homme du Serret suivant le nom du lieu-dit de l’aire de séjour où des cartes ont été tracées.

Or tout homme de n’importe quel lieu-époque est homme de réseau, à ceci près que si le réseau est le nom de quelque chose, cette chose, nous l’ignorons, nous ne l’avons jamais vue.

L’aborigène a vu des tortues et même si, alors qu’il peint sur l’écorce, son projet n’est pas vraiment de la représenter telle qu’elle est, de la tortue il s’en inspire. Où se voit que le réseau est autre chose que la tortue même si je vais jusqu’à dire qu’il ne serait pas tellement étonnant qu’il soit de même nature ; mais alors s’agit-il de la vraie tortue aquatique mais arrêtée dans son mouvement et figée dans son rôle d’emblème – mot dans lequel se déversent le représentatif et le symbolique – ou s’agit-il du fait que tracer-peindre est dans la nature – de l’être humain en l’occurrence. Si tracer-peindre est dans la nature de l’homme, il se peut que tramer y soit tout autant ; mais tramer quoi ? Le mot qui risque d’intervenir d’emblée est relations ; il s’agit de tramer des relations entre les uns et les autres ; mais encore faut-il alors que l’un se distingue de l’autre.

À regarder vivre des enfants autistes, cette capacité de se distinguer – de l’autre – ne semble pas toujours donnée.

Et le seul fait que l’une ou l’un d’entre nous insiste pour que l’agir tourne à faire provoque bien souvent, de la part du gamin, un attachement tel qu’il n’est pas abusif de dire que le gamin se met à tenir à cet autre-là dont, à l’évidence, il ne se distingue pas ; à cet autre il y tient non pas plus qu’à lui-même ; cet autre est ce lui que le gamin n’a/n’est pas. Et si deux gamins autistes vivent de compagnie et de manière coutumière, la relation qui s’établit ne s’établit pas à vrai dire entre eux mais entre les choses et eux ; il est flagrant que les choses ont la priorité certaine, les choses et non pas les choses inertes, mais les choses en mouvement, les choses et leur mouvement, les choses dans leur mouvement, les choses et leur mouvement coutumier étant apparemment la même chose.

Les choses et leur mouvement seraient donc le troisième terme ? Encore faudrait-il qu’entre ce terme-là il y en ait deux autres, ce qui n’est pas évident.

Envers ce troisième terme l’attachement est tel – comme il en était tout à l’heure de l’attachement envers l’une ou l’autre d’entre nous – qu’il n’est pas évident que, de ce mouvement réitéré des choses, les gamins s’en distinguent, voisinant l’un l’autre, et l’agir leur advenant comme pour permettre au mouvement réitéré des choses d’avoir lieu, quitte à intervenir tour à tour, soit de leur propre main, soit en maniant la main de l’autre comme nous le ferions d’un instrument.

 

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En passant tout à l’heure près d’une marmite de bonne taille qui n’est utilisée qu’assez rarement, mon œil a été surpris de voir la trame de très fins fils d’aragne accrochés là où il y aurait eu une peau si la marmite avait été un tambour.

J’étais en train d’écrire ces pages et j’ai cru voir – ou presque – la trace des gestes coutumiers afférents à l’usage de cette marmite.

Il y avait là une coïncidence qui m’a touché à l’endroit où on pourrait croire qu’écrire se trame.

Le soleil faisait miroiter les fils qui n’étaient guère perceptibles que de par ces reflets, cette luisance irisée.

On parle quelquefois de l’ironie du sort et pourquoi le hasard ne serait-il pas capable de quelque malice ?

À force d’écrire le mot, je voyais l’arachnéen comme le sorcier yaqui voit les fils qui rattachent les uns aux autres.

Que les gestes qui ont pu avoir lieu dans le temps – et le temps c’est quand même de l’espace, le vaste rond de la marmite aux flancs noircis est un espace – persistent sous la forme d’un fil irisé suppose l’existence d’une certaine mémoire ; encore faut-il se demander ce qu’un mot peut vouloir dire. D’aucuns pensent que l’inné, l’ensemble des comportements spécifiques, n’est rien d’autre qu’une mémoire où se sont accumulés les comportements qui ont été, dans leur temps, innovés sur le moment, des initiatives qui s’étant avérées fructueuses s’ancrent dans les manières d’être des individus à venir de cette espèce-là ; ainsi s’expliquerait le génie de chaque espèce ; explication de bon sens ; restent que des bons sens possibles il y en a toujours un certain nombre et se mettre au carrefour de toutes ces voies de bon sens n’est pas une situation plus confortable que d’en choisir une et d’aller jusqu’au bout voir où elle mène, sans oublier que cette voie-là vous emmène dans le sens inverse que celui de la même voie si on l’avait prise dans l’autre sens.

Qu’en est-il de l’inné ne m’avance pas.

Tout ce que je peux dire c’est que lorsque la conscience est éclipsée, ce qui apparaît surprend et vaut la peine d’être regardé un peu de la manière que le sont les éclipses de soleil – et il faut courir aux quatre coins du monde car chacune ne se voit que d’un certain point – qui, à chaque fois, nous en apprennent sur ce qu’il en est de ce soleil que nous croyons voir alors que nous n’en voyons guère que notre aveuglement.

J’en étais donc à regarder l’humain dans une marmite aux flancs noircis par l’usage que nous faisons du feu de bois, me laissant prendre au mirage d’y voir les traces irisées des gestes réitérés d’où s’évoquent aussi bien les gestes rituels, les stéréotypies symptômes d’autisme, et l’art. [...]


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