Acheminement vers l'image  
 

[…] Or, et c’est ce que je dis au preneur d’images, je ne vois aucune différence entre les oies et les images. S’agit-il de les prendre ? Une oie prise n’est plus une oie ; c’est un volatile éventuellement comestible et domesticable à souhait, quitte à en perdre son aspect et sa vigueur. Il est fort courant qu’on les engraisse, quitte à entonner la nourriture de force. L’homme que nous sommes a une habitude fort ancienne de cette pratique qui est torture. Il n’y a aucune raison de penser que les images soient quittes de cette pratique qui affuble l’espèce domestiquée de caractéristiques que nous connaissons bien à voir les animaux familiers. Pour les oies, il s’agit de les entonner et cet infinitif est le même quand il s’agit de commencer un chant. Ceci dit, il est vrai que les images sont chargées d’être significatives, chargées c’est peu dire, surchargées, gavées de signification et alors elles se traînent, lourdes de sens, grasses de symbole, saturées des intentions grossièrement allusives qui passent, comme on dit, sur l’écran. Elles en sont malades, ce dont tout un chacun se réjouit d’avance. Que passe dans le ciel un vol d’oies sauvages et les oies qui se traînent battent des ailes et tendent le cou, désespérément, hantées par une frénésie fugace.

[…] Dans les remparts de Lille-en-Flandres il y avait un terril d’immondices escaladé par les tombereaux de la voirie municipale, deux forts chevaux de race flamande accrochés en flèche à chaque tombereau plein à ras-bord. Arrivé à la cime, le tombereau basculait vers l’arrière de par le fait que le charretier, tout en jurant sans doute, après avoir tiré à lui une goupille, montait tout debout à l’arrière et son poids, en surplus, suffisait à faire basculer la benne, le charretier s’écartant d’un coup de reins de matador. Tout le contenu du tombereau dévalait alors la pente abrupte du tumulus où quelques vieux et vieilles de l’hospice voisin, immobiles, contemplaient l’avalanche, un sac béant tenu à bout de bras. Ce tableau m’était familier, lorsqu’un jour, deux ou trois enfants sont venus s’y ajouter, pris dans l’avalanche qui devait les surprendre ; la plus petite des trois était une gamine qui devait avoir cinq ans ; elle avait de longs cheveux blonds sur les épaules et dans le dos ; elle s’est penchée pour agripper au passage une suspension inimaginable si on n’a pas vu ces coupoles de verre opaque entourées de pendeloques de perles de verre et surmontées d’une double torsade dorée ; cette couronne d’impératrice de l’univers, la gamine se l’est mise sur la tête et, les bras en balancier et le talon circonspect, elle s’est mise à descendre dans les fumerolles du feu caché qui rongeait sans cesse les immondices. Sur la crête, derrière elle, en silhouette sur le ciel, trois chevaux l’un derrière l’autre. […]

Il en est de l’image comme il en est du prochain en train de disparaître ; il est perdu. L’image est toujours sur le point de se perdre et, pour qu’elle ne se perde pas, c’est se qu’il faut perdre et ce se n’est pas vous-même, votre vie, votre existence. C’est se, tout simplement, cette lubie, point focal du mirage, le se qui nous fait dire que l’image ne se voit pas. Visible, elle le serait, mais de , du là d’être – à l’infinitif.

Et alors, comment voulez-vous mettre la caméra alors que vous y êtes, ici ?

Grâce à l’échafaudage, tout simplement. Échafaudage ; vous y voyez quelque construction qui va s’élevant vers le ciel ; or, il s’agit du , du là-d’être. L’Algonquin, au là-haut, n’y pense pas ; il y a toujours – depuis des millénaires et sans doute dès avant la période glaciaire – vécu ici-, qui n’est pas « bas » pour autant ; penser ici-bas n’est possible qu’à partir de -haut, et réciproquement.

À partir du moment où il n’y a ni haut, ni bas, reste le d’où l’image peut être re-cueillie ; ce qu’il faut alors échafauder s’élabore sur le plan horizontal, à ras-de-terre pour ainsi dire, sur le ras de la terre, et camérer de est alors possible, la caméra posée -bas tout comme elle serait là-haut s’il s’agissait de la lanterne d’un phare.

Si je descends d’où que ce soit, c’est des Ardennes qu’il s’agit, et il se pourrait fort bien que l’Algonquin, dans l’antan, y ait vécu, dans les Ardennes ; ce là-bas s’y prête fort bien à la présence d’une compagnie algonquine, ni esclave, ni conquérante, vivant et voilà tout, ce n’étant ni bas, ni haut, ni, à vrai dire, ailleurs. Et c’est la compagnie que vous avez oubliée, car pour tant faire que d’être-là encore faut-il y être de compagnie ; où disparaît le « il » – cet « il » que je suis et à partir de quoi s’il est ici, il ne peut être là.

L’image, voyez-vous, n’est ni quelqu’une, ni quelque chose. Elle est « mouvement », kinéma, mouvement qui, à vrai dire, ne se voit pas, qui n’est que d’être créé par qui voit les images immobiles se succéder. […]


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