Subarnarekha, 1962
Nous sommes nés dans une époque de dupes. Les
jours de notre enfance et de notre adolescence ont vu le plein
épanouissement du Bengale : Tagore, avec son génie
écrasant, au faîte de sa carrière
littéraire ; la vigueur renouvelée de la
littérature bengalie dans les œuvres des jeunes
écrivains du groupe Kallol ; l’élan
national largement relayé dans les écoles, dans
les collèges et dans la jeunesse bengalie ; les villages du
Bengale débordant de l’espoir d’une vie
nouvelle, avec leurs récits, leurs chants et leurs
fêtes populaires. Mais, à ce moment-là,
la guerre et la famine sont arrivées. La Ligue musulmane et le parti du
Congrès ont conduit le pays à sa ruine en le
coupant en deux et en acceptant une indépendance
dévastatrice. Les émeutes villageoises ont
submergé le pays. Les eaux du Gange et de la Padma sont
devenues rouges du sang des frères. Telles ont
été nos expériences. Nos
rêves évanouis. Nous avons chancelé,
nous sommes tombés, nous accrochant
désespérément à un Bengale
misérable et appauvri. Quel Bengale est-ce, où la
pauvreté et l’immoralité sont nos
compagnes permanentes, où règnent trafiquants du
marché noir et politiciens malhonnêtes,
où la peur terrible et le chagrin sont
l’inévitable destinée de chacun ? Dans les films que j’ai réalisés ces
dernières années, je n’ai pas
été capable de me départir de ce
thème. Il m’a semblé qu'il était urgent de montrer au peuple bengali ce visage
misérable, appauvri du Bengale divisé, de lui
faire prendre conscience de sa propre existence, de son
passé et de son futur.
(Extrait d’un récit
autobiographique non daté.)
Les jours de mon enfance se sont écoulés sur les
rives de la Padma – c’étaient les jours
d’un enfant indiscipliné et sauvage. Sur les
bateaux, les passagers étaient semblables aux habitants de
quelque lointaine planète. Les grands bateaux de transport
de marchandises en provenance de Patna, de Bankipore, de Monghyr
transportaient des marins qui parlaient une langue étrange
dans laquelle se mêlaient différents dialectes. Je
pouvais voir les pêcheurs. Dans la bruine, au-dessus du
village, flottait une mélodie pleine de joie, qui,
portée par un coup de vent soudain, venait toucher le coeur
des villageois. J’ai tangué en steamer sur cette
rivière turbulente après la tombée de
la nuit et j’ai écouté le bruit
rythmé des machines, la cloche du sareng, le cri du matelot
mesurant la profondeur. Un jour, en automne, je me suis
embarqué sur un bateau, j’ai perdu mon chemin au
milieu des herbes hautes où se cachent les serpents. Et
tandis que je tentais d’en extirper le bateau, le pollen de
ces herbes en fleurs m’a fait suffoquer. […]
(Extrait d’un récit
autobiographique non daté.)
Espérons que parmi vous un spectateur vigilant réussira à éveiller la conscience des gens ordinaires en créant un ciné-club ou autre chose ; sinon tant pis, vous méritez votre Battala * et ne vous plaignez pas qu’il n’y ait plus de Rabindranath Tagore aujourd’hui. C’est vous qui avez perdu quelque chose, j’en suis convaincu. Ce ne sont pas les artistes. Ils mettent en danger leur vie privée, leur vie de famille ; cela leur procure une joie insensée, l’occasion d’une méditation intense. Mais, à vous, cela laisse très peu de choses, et bientôt vous n’aurez plus rien. Et pourtant tout est en votre pouvoir. Vous êtes tout-puissants. C’est vous qui avez le dernier mot. Pourquoi ne passez-vous pas à l’attaque ? Allez-y, cognez donc ! Mais laissez-nous vivre, si vous trouvez une raison de nous laisser vivre. Si vous n’en trouvez pas, faites-le savoir par vos cris. Écrivez aux journaux. Rassemblez des foules à chaque carrefour. Hurlez-le dans vos clubs. Une culture bengalie morte se cramponne désespérément aujourd’hui à ce nouveau médium. Pourquoi n’apportez-vous pas la preuve, une fois pour toutes, que vous ne voulez pas de ça, pourquoi ne mettez-vous pas fin à tout ça ? Nous pourrions alors nous lancer dans la réalisation de films à succès avec la conscience tranquille et nous asseoir nus pour tirer sur nos houkas. Il est temps que vous décidiez de quel côté vous êtes. Vous êtes un obstacle, le plus menaçant peut-être. Notre pays a produit le Ramayana et le Mahabharata. La philosophie que nos paysans portent en eux grâce à ces récits est pour ainsi dire unique au monde. Nous aimons notre misère. Nous aimons aussi notre joie : mais nous ne vous lâcherons pas avant d’avoir atteint une certitude totale. Le monde du cinéma vibre de cette certitude que quelque chose va naître. […]
* Quartier au nord de Calcutta où était imprimée la littérature bon marché.
(Extrait de « Une longue série d’obstacles », 1959.)
La tradition du film musical, notamment celle pratiquée par
les cinéastes de Bombay, est une tradition monstrueuse.
De plus, c’est une tradition par essence non
cinématographique. Mais aussi, mais surtout, elle provient
directement de ces formes d’art corrompues, non artistiques
et vulgaires que sont les jatras, les nautankis, opéras et
autres productions scéniques hybrides. Ces formes ont
régné dans notre pays juste avant
l’apparition des films parlants.
Ainsi, quand les représentants éduqués
de notre bourgeoisie ont eu en mains les outils de la
création, ils ont tourné en ridicule cette forme
de divertissement et l’ont écartée du
champ du cinéma sérieux.
Développement extrêmement logique, que cette mise
à l’écart.
Mais le temps est venu d’une nouvelle évaluation.
(Je ne parle bien sûr ici que du cinéma bengali.)
Nous sommes désormais en train de prendre lentement
conscience de certains faits qui touchent à notre peuple et
à notre art.
Nous sommes, par nature, un peuple qui aime la mélodie. Nos
émotions s’expriment toutes dans des compositions
mélodiques qui nous sont propres. Cinq
millénaires et plus de développement de notre
grande civilisation ont fait pénétrer la musique
dans nos âmes.
En outre, nous sommes un peuple épique. Nous aimons nous
répandre, nous ne sommes pas très
concernés par les intrigues, nous aimons qu’on
nous dise et redise les mêmes mythes et légendes.
Notre peuple n’est pas très porté sur
le « contenu » du récit, mais sur le
« pourquoi » et le « comment ».
C’est cela, l’attitude épique.
Ainsi les formes élémentaires de la culture
populaire – ces mêmes formes qui,
récemment, au moment où se sont produits des
bouleversements sociaux et politiques dévastateurs et qui
ont marqué l’époque, ont fait
l’objet de vulgarisations, et qu’à ses
débuts le cinéma a singées pour les
expurger ensuite – ces formes donc sont toujours
éclectiques, elles ont des airs de reconstitution
historique, elles sont kaléidoscopiques, paysannes,
relâchées, discursives, elles procèdent
par digressions et leur contenu est parfaitement connu depuis des
millénaires. Et toujours la musique a occupé une
place décisive dans ces formes.
(Extrait de « La musique dans le
cinéma indien et l’approche
épique », 1963.)
Il est du devoir de tout artiste de préserver sa capacité d’émerveillement, de demeurer vigilant intérieurement et vierge éternellement. Sans cette faculté, il lui sera impossible d’accomplir de grandes choses. Le subtil secret qui se cache derrière tout acte de création consiste en somme à arrêter son regard sur toute chose, à le fixer dans un émerveillement silencieux, à se laisser éblouir par quelque objet passager ou à s’abandonner à la plénitude du plaisir, puis, longtemps après, la tranquillité venue, à extirper ce sentiment intime du grenier de son esprit, à le parer et à lui insuffler la vie.
D’une manière ou d’une autre, tout artiste réussit à transporter avec lui son enfance, il la garde cachée dans sa poche jusqu’à l’âge adulte. Sitôt qu’elle lui échappe, il n’est plus qu’un vieux croûton ; il cesse d’être un artiste et devient un théoricien. Cette enfance est un état mental extrêmement fragile, un état de repli sur soi, à la manière de ces plantes farouches et délicates qui se fanent au moindre contact. Au contact grossier du quotidien, l’enfance se délite, se flétrit et perd sa sève.
Tout artiste a forcément connu cette expérience.
(Extrait de « Deux aspects du cinéma », 1969.)
[…] vous vous trompez, vous, gens des villes, au sujet des épopées. Vous ne connaissez pas les populations villageoises. Ces épopées, elles les ont dans le sang. À vous, elles semblent lointaines. Mais allez dans les villages d’Uttar Pradesh, du Bihar, du Bengale – ces gens en savent bien plus long sur le sujet. C’est mon peuple. Et je me dois de trouver les idiomes pour parler de mon peuple. Il me faut être indigène, toucher aux racines. Les épopées font partie du peuple entier. Il baigne dedans. À la population villageoise, vous n’avez pas besoin d’expliquer quoi que ce soit. Aux habitants déracinés des villes, il faut expliquer en détail le caractère épique, il faut en passer par la théorie. Au village, qu’il s’agisse des chants de Ram charit manas ou de Radha-Krishna, ils sont tous porteurs de significations philosophiques. Le peuple les accepte sans difficulté. Les épopées sont une mine de richesses.
(Extrait de « Sans émerveillement,
nul art n’est possible », 1974.)
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