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35 €


Fac-similé de l’édition originale de 1959
suivi d’une postface de Chris Marker de 1997
et d’une note de l’éditrice

152 pages
146 photographie et documents (en bichromie)
Format à l’italienne : 19,5 x 24,5 cm
Couverture reliée cartonnée
ISBN : 978-2-37367-014-1
Date de parution : 20 août 2018

Livre publié avec le soutien à l’édition du Centre national des arts plastiques

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Coréennes

Chris Marker

Postface écrite par Chris Marker en 1997 à l’occasion de la reprise
de Coréennes dans son CD-Rom Immemory.

J’ai tenu à reproduire ce texte (à quelques ajustements de mise en page près) exactement tel qu’il avait été publié en 1959. Près de quarante ans plus tard, il est légitime de se poser quelques questions à son sujet : est-ce qu’il se rapporte à un monde irrémédiablement rejeté par l’histoire, au nom de la fameuse « crise des idéologies » ? Est-ce que ces hommes et ces femmes que j’ai vus travailler durement, avec un courage que la propagande ne se privait pas d’exploiter, mais qu’il serait très bête de réduire à son imagerie, ont vraiment travaillé pour rien  ? La lecture des journaux du printemps 1997 là-dessus est accablante : « famine »,  « échec total », « corruption généralisée »… Pas de raison d’ergoter : cette partie-là a été perdue, affreusement, et une fois de plus les Coréens ont illustré leur propension grecque à l’ubris. Toujours l’excès, dans le sentiment, dans la guerre, dans l’histoire.

Ce petit livre, lui, avait eu un destin particulier. Rejeté des deux côtés, pas assez laudateur pour le Nord (et d’abord, cette tache inexpiable : pas une fois le nom du grand leader n’était prononcé !), immédiatement assimilé à de la propagande communiste par le Sud, qui m’avait fait l’honneur de l’exhiber dans une vitrine du musée de la contre-révolution avec l’étiquette de « chien marxiste » – ce qui ne m’avait pas paru spécialement injurieux : je vois bien Snoopy délaissant quelque temps Hermann Hesse pour lire le Capital… On peut se flatter de ce genre de symétrie, se comparer à Charlie Chaplin à la fin du Pèlerin lorsque, canardé par les deux camps, il marche, un pied devant l’autre, sur la frontière, et se dire que lorsqu’on se fait flinguer des deux côtés on a quelque chance d’être sur la bonne route. C’est une gloriole assez courte, qui permet de se mettre à bon compte au-dessus de la mêlée. Notre fin de siècle exige autre chose. Au surplus, je ne me suis jamais soucié du « sens de l’histoire » qu’en jouant délibérément sur le mot sens : il ne s’agissait pas d’une direction à suivre, d’un panneau indicateur planté par des chefs infaillibles (là encore, cette ambiguïté du mot « dirigeant » !), mais de la signification possible de cette histoire pleine de bruit et de fureur, racontée, etc. Si jamais j’ai eu une passion dans le champ politique, c’est celle de comprendre. Comprendre comment font les gens pour vivre sur une planète pareille. Comment ils cherchent, comment ils essaient, comment ils se trompent, comment ils surmontent, comment ils apprennent, comment ils se perdent… Ce qui d’avance me mettait du côté de ceux qui cherchent et se trompent, opposé à ceux qui ne cherchent rien, que conserver, se défendre, et nier tout le reste.

Qu’allions-nous chercher aux années cinquante-soixante en Corée, en Chine, plus tard à Cuba ? Avant tout (et on l’oublie trop facilement aujourd’hui qu’on mélange allégrement ce qu’on a fourré dans ce concept incertain d’« idéologies ») une rupture avec le modèle soviétique. Ici la chronologie a son importance. Je n’appartiens pas à la génération de ceux qui ont été soulevés par la vague de 1917. C’est une génération tragique qui, portée par un espoir démesuré, s’est retrouvée complice de crimes démesurés. Dans le film que je lui ai consacré, Alexandre Medvedkine emploie cette image forte : « Dans l’histoire de l’humanité, il n’y a pas eu de génération comme la nôtre… C’est comme en astronomie, ces “étoiles noires” qui se réduisent à quelques centimètres carrés et qui pèsent plusieurs tonnes. Un tel trou noir pourrait représenter ma vie. » Nous qui avions la chance d’être nés de l’autre côté du trou noir, nous ne pouvions pas ignorer la profondeur de son échec, et ceux qui disent qu’« ils ne savaient pas » sont de sacrés menteurs. Bien avant Soljenitsyne, nous avions lu Victor Serge, Koestler, Souvarine, Charles Plisnier (étrangement occulté de nos jours, alors que dès 1936, dans Faux passeports, il démontait tout le mécanisme des procès de Moscou) et on ne nous ferait jamais le coup du paradis des travailleurs. Raison de plus pour aller voir comment des peuples jeunes, échappant géographiquement et culturellement aux vieux modèles européens, allaient se coltiner le défi d’une nouvelle société à construire. Ces enfants de Confucius, de Lao-Tse, de Bolivar ou de Marti n’avaient aucune raison de se plier aux dogmes élaborés par des bureaucrates nés d’une mère porteuse léniniste inséminée par Kafka. La réponse est qu’ils l’ont fait.

Encore ceci : dans l’URSS elle-même, un frémissement se faisait sentir au milieu des années 50, et les Moscovites d’aujourd’hui parlent avec une poignante nostalgie de ces années où la vie devenait vivable, où la terreur s’éloignait, où rien sûrement n’était gagné mais où on pouvait envisager sans déraison une évolution vers la liberté. Bref, la perestroïka était imaginable à une époque où ses retombées eussent été infiniment moins coûteuses. Les portes de l’avenir s’entr’ouvraient, lentement, en grinçant, mais elles bougeaient. Il aurait fallu beaucoup de pessimisme historique pour prévoir Brejnev et ce temps qu’on appelle là-bas celui de la stagnation, plus criminel encore que celui de Staline du point de vue de l’histoire, parce que personne n’était en mesure de changer Staline, alors qu’il aurait été possible de changer Brejnev. Et encore une fois, c’est le pessimiste qui aurait eu raison.

C’est donc d’un bilan parfaitement désastreux que témoignent la plupart des textes et des images de ce disque, et je ne me sens ni l’envie ni le droit de m’en détourner. En ajoutant seulement deux notations qui ont pour moi leur importance.

On a beaucoup joué sur les ressemblances, indéniables, entre les deux totalitarismes, communiste et nazi. À ceci près que les uns ont commis leurs crimes en trahissant les valeurs sur lesquelles ils se fondaient, les autres en les accomplissant. Ce distinguo est peut-être une fausse question. Ou bien c’est toute la question.

Et pour finir : toute la désespérance accumulée en cette fin de siècle, tant d’espoirs bafoués, tant de victimes, tant de démissions ; tout cela ne me donne toujours pas l’once du commencement d’une esquisse d’indulgence pour la société « telle qu’elle est ». J’avais l’habitude de dire du temps de la guerre froide à mes camarades des deux bords : « ce que vous appelez les erreurs du socialisme, c’est le socialisme, ce que vous appelez le capitalisme sauvage, c’est le capitalisme ». Pour le moment il ne reste debout qu’un de ces deux monstres, mais la défaite de l’autre ne l’a pas humanisé, au contraire. Interrogé à la télévision peu de temps après la chute du Mur de Berlin, Claude Lelouch qui n’est pas, lui, un chien marxiste, a eu cette formule pleine de bon sens : « le communisme avait au moins un mérite, c’est qu’il faisait peur aux gens d’argent – et les gens d’argent livrés à eux-mêmes, ils sont capables de tout, croyez-moi, je les connais… » Il me plaît de laisser à un cinéaste le dernier mot sur ce xxe siècle qui en dépit de ses faux-semblants aura si peu existé, qui n’aura peut-être été au bout du compte qu’un immense, un interminable fondu-enchaîné.