Œuvres-Descriptif-Extraits-Agir

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58 €

LIVRE-AUTEUR

1848 pages
(dont 424 de facsimilés 
et 54 en couleur)
557 images
Format : 16,7 x 21,6 cm
Couverture rigide
ISBN : 978-2-9529302-0-8
Date de parution : octobre 2007

Édition établie et présentée par
Sandra Alvarez de Toledo

Avec des textes de Michel Chauvière,
Annick Ohayon, Anne Querrien, Bertrand Ogilvie,
Jean-François Chevrier

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Extraits
L’agir et le faire (1979 – 1983)
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« L’art est esquive. Le politique fait projet. L’art est détour pour rien. Le politique tend à diriger.  »
 

 

  • Les Détours de l’agir ou le Moindre geste 
    (essai, 1979) 

Deligny propose de voir dans le mode d’être autiste (l’a-subjectivité, la mémoire des repère, l’« orné » des gestes), les traces d’espèce de l’« humain ». Au faire, produit par identification, il oppose les détours de l’agir « pour rien », manifestations d’une initiative prise par l’enfant indépendamment de toute imitation.

 

  • Projet N (film, 1979)

Alain Cazuc, cinéaste et compagnon de la tentative, réalise pour la télévision un reportage sur le mode de vie et d’organisation des « aires de séjour » du réseau.

Télécharger quelques doubles-pages. 

  

  • Singulière ethnie (essai, 1980)

Deligny répond à La Société contre l’État de Pierre Clastres. Il interroge les coïncidences entre l’organisation du réseau et celle des sociétés primitives, du point de vue des fonctions du langage et des relations entre nature et pouvoir.

«[…] À dire que le pouvoir c’est le pouvoir de l’autre, nous y gagnons d’éclaircir le fait que le pouvoir ne précède pas la relation dominé-dominant ; nous éludons ces fantasmagories du subjectif qui cachent une autre réalité, à savoir que la relation qui relie des êtres conscients d’être procède du vouloir même.

 Tout vouloir exprimé en cache un autre qui en cache un autre et ainsi de suite. Ce fait est connu et là n’est pas mon propos. Le fait est que nous voilà aux prises avec des enfants qui ne s’expriment pas. Ce qui est en notre pouvoir est de supposer ce qu’il peut vouloir ; même à prendre le rôle de celui qui s’asservit à ce vouloir de l’autre, le subit, se laisser dominer, le pouvoir n’y perd rien.

 Il est remarquable qu’en l’occurrence et, pour ce qui concerne le mot même, l’infinitif ne se distingue pas du substantif alors que vouloir a perdu sa forme substantive, tout comme si vouloir tournait à avoir le pouvoir de.

Il aurait pu se faire que vouloir devienne le Vouloir et ce qui s’en dirait alors, c’est que le Vouloir, il faut l’abattre et pour ce faire, en vouloir un autre, ce qui donnerait vouloir le Vouloir ; les choses n’en seraient que plus claires, mais peut-être qu’elles le seraient trop.

Les tournures du dire semblent chargées de maintenir la distance entre les deux termes d’une contradiction, de manière à ce que puisse se faufiler la part de son escient, ce qui s’explique de par le fait, qu’à sa connaissance, il ne dispose que de cet escient et de rien d’autre.

 À partir de quoi, et tout à fait inconsciemment, il y a maldonne, cette maldonne étant une des données de l’existence – de l’essence ? – de l’homme, quitte à aller, comme le fait Marx-le-Jeune, à distribuer les rôles entre l’individu et l’espèce de manière à ce que le communisme de bon escient arrive à surmonter cette contradiction, la fêlure se poursuivant entre liberté et nécessité.

Reste le fait qu’en aucune espèce ne s’entrevoit le moindre conflit entre l’individu et l’espèce, et pour cause : c’est la même chose.

Qu’un tel avatar tout à fait singulier advienne à cette espèce nôtre vient du fait qu’espèce elle n’est plus, l’individu ne tardant pas à devenir escient, ne serait-ce que d’être et d’avoir.

 Pour ce qui nous concerne, il serait quand même dommage de réitérer obstinément la maldonne, alors qu’à l’évidence elle est illusoire et sans autre portée que de rendre insupportable l’individu affublé d’être l’autre supposé vouloir, ce qui n’a comme avantage que de nous éviter de chercher ce qu’il en serait d’un mode d’être où le pouvoir, substitut malencontreux – même s’il est inéluctable – de cette autorégulation propre à chaque espèce – et pourquoi pas la nôtre ? – apparaîtrait pour ce qu’il est ; la nécessité de parer au manque de ce que la conscience d’être fait disparaître.

 Si le pouvoir s’origine d’un manque auquel il nous faut bien parer, il ne faut pas s’étonner qu’il se pare d’attraits fallacieux du leurre parfait. Fort de sa nécessité, il se veut absolu. Mais il ne s’agit pas là, de la part de celui qui l’a, d’une propension subjective à dominer les autres. Il y va d’abord d’une crainte de ne pas accomplir le devoir qui lui incombe, devoir insatiable. Le subjectif n’intervient jamais que pour combler le vide. À dire que tel tyran était fou, on n’y gagne rien. L’est-il devenu ? L’a-t-il toujours été ? Peu importe à vrai dire. S’il l’a toujours été, il est déconcertant qu’ON l’ait mis sur cette orbite où sa folie a pu s’épanouir et s’il l’est advenu, il est bien évident que le ON tyrannise l’a voulu ainsi.

 À ne retenir du Pouvoir que l’instance dirigeante, on en oublie qu’il s’agit d’un infinitif d’usage courant qui s’articule à tout vouloir qui est l’inéluctable privilège de tout être conscient d’être, privilège insatiable ; nul ne fera reproche à un enfant de vouloir la lune ; ce qui nous enchante et nous dérange en même temps ; nous n’avons pas le pouvoir de la lui donner. Reste à répondre : « Quand tu seras plus grand, tu iras. » Mais on voit la différence entre vouloir y aller et vouloir l’avoir. Reste à faire semblant de comprendre qu’il veut la voir alors qu’il a parlé de l’avoir. Passe encore pour la lune qui peut se voir et donc se dire. Reste tout ce qui peut se voir et ne peut pas se dire, non pas qu’intervienne quelque censure, mais faute de tournure du dire qui se prête à ce dire ; et que devient le se, à supposer qu’il existe hors d’être dit ?

Où nous nous retrouvons au plus clair de notre ouvrage ; ou l’individu qui ne dit rien, nous pensons qu’il se tait, ou n’ayant pas l’usage des tournures du dire, d’être se il en est dépourvu, ce qui ne le prive pas d’être, mais nous prive de pouvoir le penser.

Où apparaît que penser l’autre est un pouvoir.

 Si je m’en tiens à ce que je me suis dit, que le pouvoir c’est le vouloir de l’autre, tout comme la conscience d’être est conscience de l’Être, ce vouloir de l’autre est vouloir de l’Autre, de même que tout pouvoir, aussi minuscule qu’il soit, nécessite le Pouvoir majusculé.

 Reste qu’à supposer que l’être là qui n’a pas l’usage des tournures du dire, il se pourrait qu’il soit bien en peine de vouloir.

Où disparaît notre pouvoir et, du même coup, le Pouvoir, ce qui, pour d’aucuns, est désastre et, pour d’autres, aubaine.

 Un tel raccourci qui coupe court à l’histoire, nous ne savons pas où il nous mène, aux temps archaïques et révolus ou à ce qui ne devrait arriver qu’après des convulsions révolutionnaires ?

Si nos convictions nous font pencher à choisir l’aubaine, elles ne nous donnent pas pour autant les moyens d’en profiter.

 Que d’être là soit sans vouloir autre que celui que nous lui supposons si nous le voulons autre, n’entraîne pas que nous ayons le pouvoir de lui faire faire – de le faire être – ce que nous voulons. Et c’est bien là qu’est la merveille alors que d’aucuns éprouveraient une déception.

 Pour ce qui est de dominer l’autre, encore faut-il qu’il y ait de l’autre. Notre vouloir n’a de prise qu’à subjuguer un autre vouloir, notre vouloir même n’advenant que du fait que subjugués nous le sommes, le moindre symbole qui peut se dire le moindre signe nécessitant d’être deux, celui qui le fait et celui qui en perçoit le vouloir dire.

 Ce que me disait hier une dame passant par là dont l’enfant était autiste devenu grand, c’est qu’elle voyait bien que là où il y avait de quoi faire, ça allait mieux qu’avec elle à la maison et comme par-dessus le marché, il recevait de l’argent, il était bien content.

De cet argent donné, reste à savoir qui en était le plus content, de l’autiste ou des convictions du tout un chacun qui voit dans cet argent le signe même de la socialisation. Il en est de l’argent comme du signe. Il est arrivé que, de l’argent, des peuplades qui n’en avaient pas l’usage s’en fassent des colliers. D’aucuns pensent que, dès l’argent, la partie a commencé qui n’a pas fini de se jouer.

 Mais là n’est pas mon propos, ce qui se propose à nous étant une table rase et rien d’autre, mis à part l’enjeu qui n’est pas mince et qui serait de s’apercevoir qu’outre la nature qui s’est donné l’être conscient d’être, il y a une autre qui reste à découvrir bien qu’elle ne soit pas à notre portée et qu’elle soit tout autre chose que ce qui joue sempiternellement le rôle qui lui est donné d’être ; ce qui explique les bévues monstrueuses de la conscience même, à savoir la nature humaine. […]»

 

  • Traces d’être et Bâtisse d’ombre (essai, 1983)

Le temps du réseau est assimilé à un âge d’or, âge d’un mode humain à l’infinitif, sans sujet, âge des traces, des pierres et des parois. Le modèle préhistorique n’est pas nostalgique. L’antan n’est pas le passé, mais la présence sacrée et commune de l’espèce, un temps abstrait, non personnifié.

«[…] Sur la paroi, le bonhomme n’est en rien représenté ; ce qui peut s’y esquisser est une trace, trace du geste qui a tracé. Pour que le geste échappe à la gravité de ce que tout un chacun peut se dire, il lui faut être attiré par une autre gravité, gravité qui est à découvrir. Si la paroi est lieu d’être, cette trace esquissée peut être comparée à ce qu’il en serait de la trace laissée par le stylet d’un sismographe ; si celui qui regarde ignore qu’il s’agit de la terre qui frémit, il ne voit rien d’autre qu’une ligne à peine ondulée ; s’il veut bien entendre que c’est là trace de la respiration paisible du globe terrestre, il est saisi d’un profond respect qui le laisse quelque peu pantois.

 Je n’ai jamais pu regarder ce que trace la main du gamin dépourvu de la pratique du langage que je vois vivre, proche, depuis plus de dix ans sans être saisi d’un respect de même aloi.

 Est-ce à dire qu’il s’exprime ainsi ?

Je me suis escrimé désespérément à éluder cette manière de dire qui situe le s’ là où, pour moi, se situe tout autre chose plus proche de ce qu’il en est du globe terrestre que du soy-disant S qui apostropherait le quiconque ; mais le globe alors et en l’occurrence, encore faut-il le découvrir alors qu’il n’est pas à notre portée ; et parler du nous global nous rapprocherait peut-être de ce qu’il en est, à ceci près que le bras de Janmari traçant n’est pas celui d’un sismographe.

Comme il serait facile et attrayant d’aller prendre des nouvelles du global dont le rythme paisible ou agité s’inscrirait sur la paroi de par l’entremise d’une main infinitive.

 J’ai là, devant les yeux, une carte à graver toute noire et ce qui apparaît en traces blanches gravées, ce sont des lignes en dents de scie dont la paroi est hachurée ; peu importe le celui auquel la main qui a tracé est censée appartenir ; d’aucuns admettront comme une évidence que ces gestes dont la trace se voit sont en corrélation avec un certain état caractériel de l’individu traceur, ce dont je dirais que ça ne me regarde pas même si jamais il y avait du vrai.

 Ce que je rabâche, pour le moment, aux uns et aux autres de ce réseau-ci, c’est que tracer existe et la preuve est là : cette carte à graver extirpée d’entre ses semblables, aucune n’étant identique à l’autre, alors que nous n’avons pas la preuve que parler existe, sauf entre nous, bien sûr, le nous alors limité à quelques-uns qui, de cette pratique, auraient le privilège. Tout privilège est d’un aloi fort douteux, ce dont tout un chacun est d’emblée convaincu. Cette carte à gratter dont la surface est recouverte d’un enduit noir qui est griffé par les traces d’une main porteuse d’un stylet est donc la preuve évidente que tracer existe.

À partir de là, à nous d’œuvrer.

Notre ouvrage est de donner lieu à la paroi. […]»