Œuvres-Descriptif-Extraits-Radeau

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58 €

LIVRE-AUTEUR

1848 pages
(dont 424 de facsimilés 
et 54 en couleur)
557 images
Format : 16,7 x 21,6 cm
Couverture rigide
ISBN : 978-2-9529302-0-8
Date de parution : octobre 2007

Édition établie et présentée par
Sandra Alvarez de Toledo

Avec des textes de Michel Chauvière,
Annick Ohayon, Anne Querrien, Bertrand Ogilvie,
Jean-François Chevrier

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Extraits
Légendes du radeau (1962 – 1978)
Le Serret, 1973-1974. © Thierry Boccon-Gibod
« Je dis tout simplement qu’un radeau n’est pas une barricade et qu’il faut de tout pour qu’un monde se refasse. »
 

 

  • Le Moindre geste (film, 1962-1971)

Réalisé par Deligny et Josée Manenti dans les Cévennes entre 1962 et 1964, et construit à partir d’une fable sommaire, Le Moindre geste est un document poétique centré sur Yves G., adolescent psychotique confié à Deligny en 1957. La mise en page restitue les principales séquences du film, son rythme, ses discontinuités, ainsi que le texte du monologue d’Yves G.

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  • « Journal d’un éducateur » (article, 1966)

Ce texte court est à la charnière entre les deux grandes périodes de l’œuvre de Deligny. Il donne d’emblée un certain nombre de repères biographiques et croise trois thèmes : l’asile, la Seconde Guerre mondiale et les rapports de Deligny avec le Parti communiste.

«Novembre 1965
À vingt kilomètres de l’endroit où j’écris il y a un château du XIIe siècle plein d’enfants arriérés. C’est une habitude toute récente de mettre les enfants arriérés dans les châteaux.
Ils n’y sont pour rien. Ils n’ont pas du tout fait la révolution.
Quelqu’un de sensé pourrait même se demander ce que ces résidus font là et pourquoi on les garde encore vivants alors que dans le même moment de l’histoire, de l’autre côté de la terre qui est ronde, des soldats américains jettent des bombes sur des enfants bien vifs, bien intelligents, qui brûlent vivants par dizaines.
Il est vrai que ces enfants arriérés dans ce château de Sologne vivent tout à fait en dehors du temps et de l’espace, éperdument apolitiques et voyez la récompense du sort : ils vivent tranquilles dans un château du xiiie siècle. 
Libres. Ils sont libres. Ils peuvent s’exprimer librement par toutes sortes d’onomatopées. Ils ne sont même pas obligés de se servir des mots tels qu’ils sont. Ils ont de la gouache et des crayons pour s’exprimer encore, librement. Ils n’ont pas besoin de faire le moindre geste utile. Retraités de naissance.

Juin 1941
J’ai une classe d’enfants arriérés dans un immense hôpital psychiatrique à Armentières, dans le Nord. Ils sont une quinzaine dans une pièce aux murs clairs, à de belles petites tables neuves et moi je suis instituteur. Quinze idiots en tablier bleu et moi instituteur dans la rumeur de cette bâtisse à six étages emplie de six ou sept cents enfants arriérés. Dans la rumeur de cette bâtisse parsemée de cris étranges, elle-même prise dans le bruit quasiment universel à ce moment-là de la guerre.

Mai-juin 1940
Près de la Loire, le long d’un mur, à un mètre de ce mur, les soldats qui étaient là avant nous ont empilé des sacs de farine pour se faire un abri. Nous sommes à cinq dans un camion, le ciel est bleu. Les avions y sont gros comme des têtes d’épingles, épingles de diamant qui lancent de fines épées de lumière. Nos yeux pleurent, à force de guetter. Ils vont bombarder. Nous nous mettons à l’abri, le dos au mur. La route passe de l’autre côté du petit mur de sacs où la farine est tassée, dense, presque dure. Quoiqu’il se passe dans le ciel je n’y peux plus rien. Un des sacs du dessus est crevé. La toile éclatée découvre un cratère d’un blanc de falaise. Au fond du cratère, nichées, six souris grandes comme une phalange du petit doigt… Elles dorment, en petit tas, gavées, repues de soleil, de lait, de vie. 
J’écoute le bruit des avions, pour savoir s’ils reviennent sur nous. Je n’ai ni religion, ni croyance, ni raison personnelle d’être là, au bord de la Loire, sous ces avions qui vont lâcher des bombes. Il en sera de ma mort comme de ma naissance, absolument involontaire. J’appuie mon menton sur la toile douce du sac éclaté, chair de farine, robuste et fraîche au plus profond. Six petits corps gris. Leur cœur bat et moi, plus proche d’eux que de mon capitaine qui a fait Verdun, l’autre guerre, et fait encore celle-ci, de carrière, plus proche d’eux que de mon père qui a été tué en 1917, à la ferme de la Biette, plus proche de ces six souris que de n’importe qui, parce qu’elles vivent, si étrangères à l’événement qu’elles ne peuvent pas être touchées. Alors que moi, dans le fin fond de moi-même, je suis tout aussi innocent, tout aussi étranger, aussi peu homme que possible, ma vie est la vie même de ces six petites bêtes mais j’ai un uniforme, mais je suis là au bord de ce fleuve dont je me fous tout autant que du reste. Tout à fait aussi indifférent à la géographie qu’à l’histoire. Hors du temps et de l’espace. Idiot.
[…]»

 

  • Cahiers de la Fgéri (revue, 1968)

À la Clinique de La Borde près de Blois, où l’ont invité Jean Oury et Félix Guattari, Deligny réalise trois numéros des Cahiers de la Fgéri (Fédération des groupes d’études et de recherches institutionnelles). « Langage non-verbal » énonce les principes de sa prochaine tentative avec des enfants autistes.

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  • Nous et l’Innocent (essai, 1975)

Deligny a définitivement rompu avec le militantisme social. Sa rencontre avec Janmari, enfant de 12 ans déclaré « encéphalopathe profond », est à l’origine de la création d’un réseau de prise en charge d’enfants autistes. Il invente un dispositif spatial, des coutumes, une cartographie, une langue infinitive. Nous et l’Innocent fait état de sa recherche sous la forme d’essais, de poèmes en prose et d’extraits de correspondance choisis et édités par Isaac Joseph.

«La tentative

En juillet 1967 s’amorçait cette démarche qui persiste depuis lors : vivre en « présences proches » d’un gamin autiste, mutique, sans trop d’idées préconçues sinon le projet de l’en tirer de ce que les « savoirs » aux abois élaborent, diffusent, édictent et vulgarisent à propos de ces enfants-là « gravement psychopathes, inéducables, irrécupérables » pour reprendre les termes des professeurs-experts ayant observé, pendant des mois, ce gamin-là, entre autres, à la Salpêtrière et autres lieux prévus pour. Abois pour aboi, puisque telle peut se dire l’onomatopée que toussait, pour tout langage, ce gamin-là.

Nous étions sept, et les sept mêmes y sont toujours, aux prises avec d’autres enfants autistes, mutiques, qui nous sont advenus, cette tentative faisant mirage dans l’air du temps. Il faut dire aussi que ma présence là signalait notre entreprise et en indiquait la ligne : alors que les tentatives menées antérieurement, en ricochet, à la recherche d’une « cause commune » entre soignants et soignés, rééducateurs et rééduqués, s’étaient heurtés à « l’ordre des choses », aux institutions ambiantes, il s’agissait, cette fois-ci, à partir de la vacance du langage vécue par ces enfants-là, de tenter de voir jusqu’où nous institue l’usage invétéré d’un langage qui nous fait ce que nous sommes, autrement dit de considérer le langage à partir de la « position » d’un enfant mutique comme on peut « voir » la justice – ce qu’il en est de – « de la fenêtre » d’un gamin délinquant. Cette assimilation du langage, serait-il d’ordre médical, à une sorte de justice, n’est pas si arbitraire qu’il pourrait en paraître à première vue. Dans ce vaste hôpital psychiatrique d’où je suis parti pour la première tentative par la suite racontée, le pavillon des enfants sans « cause », je veux dire plus ou moins mutiques, « débiles profonds » y compris, avait été bâti à quelques pans de mur de celui des médico-légaux, supputés dangereux et irresponsables. Il suffisait d’un jeu des mots pour que, d’irresponsables qu’ils semblaient bien être, ces enfants soient supputés dangereux et ils avaient droit d’office aux mêmes lieux et au même régime de grilles et de serrures considérées comme de protection contre ce fameux eux-mêmes susceptible de (leur) nuire. Avant de décider du placement d’un enfant, il faut bien (pré)juger de son état.

Nous voilà aux prises avec des enfants plus ou moins invivables et pourvus de ces symptômes qui les avaient fait surnommer psychotiques, le sens de notre démarche n’étant point de créer, à plus ou moins longue échéance, une institution, serait-elle « ouverte », mais, bien au contraire, de nous enfoncer, les uns et les autres, dans des modes de vie à notre convenance, quitte à tenter de « voir » quelle « dérive » intervenait à notre insu dans nos manières d’être, nos « moindres gestes », de par le fait de la présence là, en permanence, d’enfants visiblement « à part ».

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il nous a été relativement facile – nous ne leur demandions rien – d’éviter ce que les institutions au premier degré (Directions de l’action sanitaire et sociale et autres) imposent. Leur vigilance semblait endormie de par la lourdeur des problèmes qui les concernent directement et qu’elles n’arrivent jamais à résoudre. Mais il nous a fallu déjouer ce qui, dans les mœurs et la culture ambiantes, a force d’institué, les vacances, par exemple. Les institutions ferment, les parents s’en vont se reposer. Et les psychotiques ? Les demandes affluaient vers ces Cévennes tournées à devenir Club quasi méditerranéen.

Autre terme institué : guérir. Il est « malade », cet enfant-là. Sa « maladie » a même un nom pourvu de l’h et de l’y de rigueur quand elle est grave, quand il est gravement atteint.

Cet il de la personne troisième attribué d’emblée à un enfant dont justement la « maladie » est de n’être pas « je » m’a toujours paru suspect. Cet il, pour être fictif, n’en a pas moins bon dos. Pas question d’être lieu de vacance(s), sinon celle du langage. Pas question de guérir.

Notre projet est bien de battre en brèche les mots et leurs abus, comme on parlerait des abus d’un pouvoir qui aurait une fâcheuse tendance à se prendre pour fin.

Il s’agit pour nous de déjouer la demande qui nous est faite par qui de droit à propos de cet enfant-là sans pour autant nous dérober au profit d’un prétendu savoir dont il serait porteur comme sont amenés à le faire ceux qui pourtant intervenant ne se veulent ni médecins, ni professeurs, ni magistrats, ni magiciens, ni prêtres. Il nous faut « créer » quelque chosealors que, par dizaines, des enfants autistes ont été accueillis par ce réseau-ci pour des séjours dont la fréquence et la durée vont de la présence permanente au séjour en apostrophe de quelques semaines, au gré des circonstances. Et cette tentative surprend par sa robustesse tranquille et fait mirage : j’entends bien les échos d’une méprise si considérable qu’il me faudrait en répondre de la démarche réelle de ce réseau et préciser, dans la mesure du possible, ce qu’il en est de cette « dérive » de nos manières d’être advenue de par le fait de la présence-là d’enfants mutiques dont on pourrait dire que « rien (ne) les regarde ».

Ce vertige qui leur advient alors, il nous a semblé qu’il se peuplait de ce que j’ai nommé des repères qui apparaissent, se précisent, dans la vacance infinie de tout ce qui est de l’ordre du langage, du conscient et de l’inconscient. Il s’agit d’« autre chose », d’une « chose » autre qui vient par ricochet, un peu à la manière dont la lumière ricoche sur la surface de l’eau, et s’installe pour un moment, sous l’arche d’un pont, un petit « radeau » vivace, en reflet.

L’arche, pour nous, c’est ce que nous appelons le coutumier d’un lieu, et, sur les cartes que nous traçons sans relâche depuis des années, s’esquisse la trace de nos usages harcelée par les trajets et manières d’être manifestées d’un enfant tracés en « ligne d’erre ».

Entre les deux, « entre » nos usages et la ligne d’erre, il y va de ces « radeaux », constellations fugaces de « repères » qui permettent à tel ou tel des enfants là de (re)trouver non pas « se », mais l’usage de ce corps présumé sien, mais qui n’en est pas moins commun à toute l’espèce quelles que soient par ailleurs les nuances modulées par les cultures langagières.»

 

  • Cahiers de l’Immuable (revue, 1975-1976) 

En trois numéros spéciaux de la revue Recherches, Deligny livre une chronique en temps réel du réseau. Isaac Joseph, éditeur des troisCahiers, replace la pensée de Deligny au cœur des débats sur l’institution, le travail social et la psychiatrie. La cartographie des « lignes d’erre » et les documents photographiques y occupent une place importante.

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  • Ce Gamin, là  (film, 1975)

Entre 1972 et 1974, Renaud Victor tourne dans les Cévennes un document sur le réseau d’enfants autistes, centré sur le personnage de Janmari. Le texte est celui de la voix de Deligny, présenté ici tel qu’il l’avait lui-même mis en page dans les Cahiers de l’Immuable/2.

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  • Le Croire et le Craindre (autobiographie, 1978)

Première autobiographie de Deligny, avec la collaboration d’Isaac Joseph.

«[…] Alors que nous pensions aux thèmes de ces entretiens, vous m’avez dit : « Sur le PC, il faudra cent fois y revenir ; le PC et le pouvoir, le PC au pouvoir, les pouvoirs que concède le PC, etc. »

J’ai essayé de vous dire que membre du PC, je l’avais été, à plusieurs reprises. Je me souviens même que j’ai ruminé un petit livre quelque peu exalté sur le thème du Parti pris. C’était lors du temps de La Grande Cordée, et il m’arrivait de prendre le train fort avant dans la nuit. Je descendais à Persan-Beaumont et j’avais cinq ou six kilomètres à faire entre cette gare et l’auberge de jeunesse de Noisy-sur-Oise, qui hébergeait quelques gars de La Grande Cordée. C’est là, tout au long de cette route, que j’y pensais, à ce « prendre Parti », qui résonnait de « prendre femme », et le livre se pensait autour de ce « prendre », infinitif. Et je le pensais déjà très clairement, que les infinitifs, et particulièrement celui-là, il faut les mirer, comme on le fait des œufs, pour voir de quand ils datent et s’ils sont encore propres à cette sorte de consommation qui est de les utiliser. Il est vrai que je n’avais jamais compris pourquoi ça se disait, prendre une femme, et pourquoi dit-on qu’une femelle a été prise, alors que pourrait tout aussi bien être pensé que la femelle a pris au mâle ce qu’il fallait pour que s’engendre la portée.

Il était quoi ? Deux heures du matin. Quand il y avait de la lune, je passais par un bois, et il m’arrivait de m’asseoir, devisant avec moi-même à propos de ce « prendre », dont le dictionnaire m’avait dit qu’il y s’agissait de « faire sien », de « mettre avec soi », et il était ma foi fort possible que ce verbe-là soit, de tout le dictionnaire, le plus copieusement pourvu en sens, qui allaient d’emporter, d’épouser, d’embaucher, de confondre, d’absorber, à s’approprier… et c’est là que je butais. Comment peut-on s’approprier quoi que ce soit, et, qui pis est, quelqu’un ? Je me sentais allègre d’une philosophie de bon aloi, indigné juste ce qu’il fallait, alors qu’à longueur de journée je ressentais la présence proche de ce colosse qui a toujours raison : le Parti.

J’étais tout à fait naïf, et j’entendais bien le rester. Dépaysé par les Chœurs de l’Armée rouge – le colosse y tournait à l’ogre –, j’écoutais d’un émoi tranquille les chants d’Ukraine, vieilles chansons où les femmes ont une voix comme jamais on n’en entend. Autres voix, autres femmes, autres mœurs peut-être ; une autre vie ? Elles avaient l’air de tellement bien s’entendre, les chanteuses de par là-bas, alors que nous de par ici, nous l’étions, tout vieillots, me semblait-il, usés, finis. Nous venions de traverser la guerre ; au Parti, j’y étais, ou presque.

D’où vient ce presque ? Que Staline, ça ne m’allait pas. Voyez-vous ça, ce gamin que j’étais – j’allais sur mes trente-cinq ans – et Staline, ça ne lui allait pas. J’étais en train d’écrire Les Enfants ont des oreilles, où sonnaient, en sourdine, les accents de la trompette libertaire qui s’en prenait assez hardiment aux géants de l’histoire.

La Grande Cordée se tramait, grâce au colosse. Un gars dont je ne sais plus le nom – et je ne vois plus son allure – élevait des escargots dans une des chambres de cette résidence châtelaine qui appartenait à un ministre de Pétain et qui avait été réquisitionnée à la Libération. Je les voyais, les escargots, qui se vadrouillaient, tranquilles, sur la tapisserie grand luxe. J’étais plutôt content. Je lui disais, au gars :

« Ton élevage, tu ne pourrais pas le faire dehors ?

– Si je les laisse dehors, ils vont se tirer. »

Ce qui était évident.

Je devais faire une intervention à je ne sais quel congrès de psychiatrie qui avait lieu à la Sorbonne. Il fallait que j’expose La Grande Cordée. Je n’avais pas de veston mettable. Le Père Aub’ m’avait prêté sa veste de mariage, en velours. Il ne l’avait mise qu’une fois. Le velours était raide, et il faut croire qu’il avait des bras plus longs que les miens, car chaque fois que j’allongeais les miens, de bras, à la table de conférencier, mes mains disparaissaient tout à fait, ce qui me manquait beaucoup, car, quand je parle, je me sers de mes mains. Plus de mains, ça me coupait la chique, brusquement. Et, sur une manche, j’ai vu la trace diaprée d’un escargot. Il faut croire que le Père Aub’ rangeait son veston dans une armoire de cette chambre de la demeure châtelaine. On allait croire que je me mouchais avec ma manche. Pour parer à ce qu’en-dira-t-on, je m’en suis servi, de cette trace, et de ces escargots, et de cette demeure réquisitionnée où j’habitais le pavillon de concierge.

Si j’étais membre du Parti, j’étais d’abord aux prises avec ce que j’avais à faire, à ourdir, avec des partisans qui étaient, pour une part, les gars de La Grande Cordée, et pour l’autre part, des gars des auberges, qui, aux yeux des membres du Parti, faisaient quelque peu racaille idéologique, ce dont je ne me souciais guère. M’en a-t-on fait grief ? Parmi tous les remous que provoque une telle entreprise, ceux-là, s’ils se sont produits, ne m’ont pas donné tellement de soucis. Peut-être que je ne me rendais pas compte, peut-être que des partisans membres du Parti se chargeaient d’en répondre, de ce qui se faisait.

En fait, je crois que ce qu’il faut comprendre, c’est que je n’étais pas anticommuniste. Je vous ai parlé du colosse ? C’est vrai, sauf que je n’ai jamais pris le Parti pour quelqu’un. Je vivais très proche de membres fort solides de ce parti-là, mais je voyais bien à quel point, sur quels points, ils étaient différents les uns des autres. Je n’avais rien à tramer là, vers des responsabilités quelles qu’elles soient.

En fait, de ce colosse, j’en étais voisin plus que membre, et je le savais bien, que ce corps était parcouru de mouvements internes, mais lorsqu’il m’arrivait de voir de près un dirigeant venant du haut, je n’étais pas particulièrement curieux. Il venait d’ailleurs. Je n’avais pas la moindre intention de lui compliquer l’existence, et il me semble que j’avais plutôt a priori du respect envers un homme qui devait être surchargé.

Ce que j’essaie de vous dire, c’est que le Parti n’a jamais été pour moi ce tyran trop aimé/mal honni qu’il paraît être pour beaucoup.

Quand j’entends dire qu’IL a changé, il me semble que c’est bien possible. Mais qu’en est-il de cet IL ? Si les membres, ils ne sont plus les mêmes, IL change.

Le « problème » de savoir si le Parti étant au pouvoir permettrait ou non des tentatives, et quels seraient les pouvoirs qu’IL concéderait… Pour moi, le sujet, qu’il soit ou non majuscule, est tout autant nécessaire qu’illusoire. Trop s’en prendre à LUI, ou trop en attendre, ne m’attire guère.

Si je dis qu’une tentative est un fait politique, il faut comprendre que j’en dirais autant d’un tableau de Van Gogh.

Pour en revenir au colosse, d’autant plus illusoire qu’on le prend pour quelqu’UN, ce qui se fait tout naturellement, l’usage du langage nécessitant cet inéluctable subterfuge – et de quelqu’un on dit qu’il a bien changé, ou qu’il est toujours le même, son identité répondant de la nôtre –, je le savais fait d’événements grandioses, enthousiasmants ; impossible d’y démêler la part de mirage dont les événements étaient surchargés. Il est en quelque sorte fatal que l’ampleur du désarroi soit proportionnelle à la part du mirage projeté. Mais là, l’événement proprement dit n’y est pas pour grand-chose.

Je crains que mon propos sonne un peu le désabusé, alors qu’il n’en est rien. Je ne prétends pas avoir été abusé, et je dirais presque que ceux qui l’ont été l’ont bien cherché, de même pour ceux qui le seraient ou le seront. Ça les arrange. Qu’ils ne se plaignent pas, ensuite, d’avoir été arrangés par, puisqu’ils se sont arrangés avec.

J’en reviens au Discours sur la servitude volontaire, détour pour en revenir à cet ici dont nous parlons.

Que dit La Boétie ? « La Nature a montré en toutes choses qu’elle ne voulait tant nous faire tous unis que tous UN… »

C’est, paraît-il, la prière même de Jésus au moment suprême : « Je prie afin que tous ne soient qu’UN. »

Et de quand date le dire de La Boétie ?

« Grand-chose, certes, et toutefois si commune qu’il s’en faut d’autant plus douloir et moins ébahir, de voir un million de millions d’hommes servir misérablement, ayant le col sous joug, non pas contraints par une grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le seul nom d’UN, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu’il est seul, ni aimer les qualités, puisqu’il est à leur endroit inhumain et sauvage. »

Ce discours est de toujours. La Boétie, l’écrivant, avait seize ans, et Montaigne disait : « C’est bien beau, mais et alors ? Bien sûr que ça ne va pas comme ça, mais si ça allait autrement, est-ce que ça irait mieux ? »

Climat en quelque sorte perpétuellement préélectoral : c’est pas que ça va, vu que ça ne va pas du tout, mais c’est-y pas mieux que si c’était pire ?

Mais n’êtes-vous pas frappé, comme je le suis, par les mots mêmes de la phrase de voûte « enchantés et charmés par le seul nom d’UN ».

Où est la malencontre, sinon dans le nom, ou si vous voulez dans ce nombre d’UN, le nombre étant « une des fonctions fondamentales de l’entendement » – et c’est l’un, et c’est la pluralité, le plus grand nombre.

Mais s’il s’agit là d’« une des fonctions fondamentales de notre entendement », pouvons-nous nous en démunir ? Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous prémunir contre les abus de cette fonction, ce à quoi Janmari, autiste, peut nous aider, à condition de ne pas confondre, comme Jésus au moment suprême, l’un et le commun.

Si j’écris comm’un, ne me restera en recours qu’à ruminer un contr’un.

Où s’entrevoit le leurre malencontreux de ce qui est généralement admis comme un processus nécessaire à la persistance de cette espèce nôtre et qui se dit l’identification, ce par quoi il faut bien que le sujet passe, bon gré mal gré.

Et puisque nom et sujet vont de pair, resterait à respecter ce qui échappe au nom, la part du mal gré, et qui est celle de l’inné a-conscient, rétif par nature aux finalités qui s’offrent à l’être en tant que sujet.

Ce qui nous amène à quoi ? À distinguer actes inachevés et actes manqués, par exemple.

Si, de par l’acte manqué, l’inconscient se révèle, c’est à l’acte inachevé que l’a-conscient affleure.

On me dira que je me contredis, et que ces agir d’initiative – il n’y va donc pas d’imiter – qui interviennent pour parer aux avatars du coutumier ourdi du point de voir d’un enfant autiste ont donc une fin, puisqu’il y a du pour à la clé, ou plutôt au ressort de ces agir, et que j’ai fini par trouver le pour quoi de ce pour rien auquel je tenais tant au point d’en faire un des maîtres mots de cette tentative.

Vous me l’aviez d’ailleurs prédit, que, parlant, je n’échapperais pas à la malencontre du pour quoi, ne serait-ce que pour le plaisir.

L’esquive alors me fait dire que mon entêtement vient de ce que je lutte contre un certain monarque que je trouve cité en clair dans le commentaire de Pierre Leroux : « De ce “un” qui commande à un ou à plusieurs résulte le despotisme par voie directe ; et de ce “un” qui possède l’instrument de travail, résulte le despotisme par voie indirecte. […] Mais il est évident que la monarchie subsistera […] tant que la monarchie sera partout, et que les hommes les plus opposés à cette forme politique n’auront pas d’autre idéal que d’être eux-mêmes en petit des monarques. »

Par quels détours sera-t-il possible d’en arriver là ?

La malencontre y est qu’à éparpiller les « uns », et quoi qu’il en paraisse, le tyran, loin de s’affaiblir, se renforce d’être démultiplié à l’innombrable. […]»