Œuvres-Descriptif-Extraits-Cordée

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45 €

LIVRE-AUTEUR

1856 pages
(dont 424 de facsimilés)
557 images
Format : 16,7 x 21,6 cm
Reliure souple
ISBN : 978-2-37367-012-7
Date de parution : 14 nov. 2017
(1re éd. 2007)

Édition établie et présentée par
Sandra Alvarez de Toledo

Avec des textes de Michel Chauvière,
Annick Ohayon, Anne Querrien, Bertrand Ogilvie,
Jean-François Chevrier

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Extraits
La Grande Cordée (1948 – 1962)
Deligny_dessin

« Je n’ai l’intention d’éduquer personne, j’ai juste l’intention de créer les circonstances favorables pour qu’ils s’en tirent et pour qu’ils vivent. » 

 

  • « La Grande Cordée » (article, 1950)

La Grande Cordée fut fondée à Paris par Deligny en 1948 avec le soutien d’associations d’éducation populaire et de militants communistes, trotskystes et anarchistes. L’association de prise en charge « en cure libre » se voulait une alternative à l’approche psychologique et morale de la Sauvegarde de l’enfance.

« Bernard T. a seize ans. Il a reçu une première éducation fort soignée. Ses parents sont morts quand il était jeune. Il a grandi en orphelinats, s’est retrouvé dans un centre d’« éducation » très spécialisé, puis dans un autre, a fréquenté par inadvertance un service de neuro-psychiatrie infantile. Il a passé quelques mois chez l’un de nos correspondants. Il a mis quinze jours à s’apercevoir qu’il était là comme chez lui, c’est-à-dire qu’il est boudeur, exigeant, un peu paresseux, mais très gentiment, très poliment. Sa toute première éducation ressort, rappelée à la surface par des petites attentions alimentaires et la chaleur ronflante de la cuisinière dont il peut profiter tout seul, engourdi dans l’unique fauteuil de la maison. Il reste discret, ne touche à rien sans demander la permission, se retire lorsque la conversation ne le regarde pas.

Il apprend qu’un autre gosse qui sort de prison va venir. Il ne manifeste ni plaisir, ni contrariété. La femme du « séjour d’essai » s’en va faire des courses au moment où l’autre, le Lucien, doit arriver. Elle préfère que Bernard accueille et commence à rassurer lui-même l’arrivant.

Quand elle rentre, elle trouve un Bernard méconnaissable. Il a ouvert l’armoire de la cuisine (geste qu’il n’a jamais tenté même en secret) durant les mois précédents. Il a pris un pot de confiture et y puise avec les doigts, couché de travers sur le fauteuil, un vilain pli au creux de la joue. [...]

 Et il y a des tribunaux pour enfants et adolescents, il y a des psychologues. Il y a ceux qui disent : « Montre-moi ton Rorschach, je te dirai qui tu es ». Il y a toute l’armée des pêcheurs en eaux basses contre laquelle il est urgent de lutter. […]

 Nous sommes en été. La Grande Cordée est en contact avec quelques caravanes ouvrières avant départ. Le circuit de l’une d’entre elles prévoit des séjours campés dans des forêts du centre de la France et du Midi. La caravane accepte le « bûcheron » à charge pour elle de trouver l’embauche éventuelle pour le candidat manieur de cognée qui accepte la caravane à titre d’entraînement et surtout parce qu’il a des raisons précises de soupçonner son père de démarches tendant à le faire boucler. Nuits en forêt. Bois à débiter (à la hachette) pour cuisson des nouilles et feu de camp.

La caravane revient, l’athlète furieux s’est comporté comme un ange délicat.

Il trouve une embauche chez un artisan parisien, fabricant de petits meubles, et sa tâche est de vernir tables gigognes et nécessaires de coutures à petits coups de pinceaux et grands coups de chiffon.

Il travaille fort bien.

Mais nous jugeons prudent de compléter à son égard le « dispositif ». Un collaborateur latent de La Grande Cordée s’entraîne le dimanche au plongeon de haut vol. L’Hercule au chiffon de laine accepte «  l’occasion  » de tarzaner d’une manière un peu civilisée.

Il habite toujours porte de Versailles.

Quand l’artisan n’aura plus de commandes, ça risque de recommencer à cogner sur les tapis moelleux de l’antre familial. »

 

  • « La caméra outil pédagogique » (article, 1955)

Deligny conçoit le cinéma comme une activité centrale de La Grande Cordée. Il anticipe avec une géniale clairvoyance l’idée d’un cinéma documentaire expérimental, réalisé par les adolescents eux-mêmes.

«[…] J’ai pensé que le cinéma avait sa place dans un organisme comme le nôtre qui veut aider des adolescents en difficulté. Il n’est évidemment pas question que chacun ait sa caméra, mais il est nécessaire que cet outil-là soit réellement à la disposition de ceux qui veulent s’en servir pour raconter en quelques suites d’images ce qu’ils voient de la vie qu’ils vivent.

[…] Avec la caméra, le monde les regarde, le monde des Autres, qui n’avaient rien à faire d’eux, et seront tout à l’heure les témoins de ce qu’ils font chaque jour.

Mise en scène ? Non. Mise en vue. Mise au clair. Mise en public.

Pendant que j’écris, la caméra est sur ma table, sans munitions. Nous n’avons plus de pellicule, à nouveau, depuis deux jours. L’arme automatique est muette. Au-dessus de ma tête, sur les dalles du séjour d’orientation au long couloir propice aux courses, l’infanterie se démène pour nettoyer la poussière que la bâtisse féodale où nous vivons sue par tous ses recoins. Nous sommes le 14 juillet 1955. […]»

 

  • « Le groupe et la demande : à propos de La Grande Cordée » (article, 1967) 

En une succession de scènes tragi-comiques, Deligny récapitule ce que furent ses « guérillas » à l’asile d’Armentières, au Centre d’observation et de triage de Lille et pendant La Grande Cordée. Le texte est fortement teinté de l’esprit anarchisant de Partisans, la revue trotskyste dont Émile Copfermann était secrétaire de rédaction.

«[…] Devenu délégué régional de Travail et culture, il m’a fallu quelques années pour atteindre une nouvelle position : La Grande Cordée.

Quelle était la demande de l’administration ? L’Office public d’hygiène sociale me demandait de m’occuper, le plus utilement possible, de jeunes gens implaçables, psychothérapies inopérantes. Cette fois, la position prise était un peu différente :

– pas de lit, ni maison, ni foyer ;

– un réseau de séjours d’essai à travers toute la France, basé sur le réseau d’auberges de jeunesse et tout autre lieu où « on » voulait bien prendre en séjour un gars de La Grande Cordée ; consigne formelle, l’éjecter s’il devenait gênant d’une manière ou d’une autre.

En gros, la demande des arrivants n’était pas très claire. C’était plutôt un refus, ne plus avoir affaire aux psychiatres :

– Les psychiatres, je ne veux plus les voir. D’abord, je ne suis pas fou…

– J’espère bien…

Le groupe ? Une ex-dirigeante de l’UJRF, communiste décidée, quelques militants des Auberges, tous extrémistes politiques : trotskystes, anarchistes, des moins jeunes qui cherchaient quoi faire d’autre que les huit heures salariées et, par-dessus ce petit lot, des amis, un aréopage d’amis : le professeur Henri Wallon, le docteur L. Le Guillant…

Le groupe d’origine était fort vivace. Il avait lieu où ? L’endroit compte. Si vous demandez à un adolescent, psychotique ou non, quels sont ses projets, si vous êtes un monsieur de quarante ans dans un bureau de psychologue ou si vous êtes une jeune fille de dix-huit ans sur un banc du Luxembourg, à moins que le gars ne soit vraiment pas bien, vous n’obtiendrez pas la même réponse.

Cette question :

– Alors, qu’est-ce que tu voudrais devenir ?

Je la posais dans un petit recoin d’un vrai théâtre qui avait été celui de Dullin, alors désaffecté et requis pour la Culture Populaire. Au mur, un lavabo où venaient se démaquiller les personnages de Pirandello ou de Bertolt Brecht si bien que les caractériels venus s’asseoir là, souvent accompagnés de leur mère ou de leur père ou d’une assistante sociale qui n’en croyaient pas leurs yeux puisqu’ils venaient vers un organisme spécialisé recommandé par quelque haute sommité psychiatrique qui me connaissait de nom, ont vu passer ces étranges personnages suants et maquillés, Arlequin, Mère Courage…

Je disais :

– Alors ?

J’écoutais le théâtre : pas les paroles, le bruit. Quel extraordinaire instrument à bruits qu’un théâtre quasiment vide, comme la voix paraît grêle, même celle des acteurs, grêle et pour ainsi dire insignifiante. Que dire alors de celle du jeune homme assis qui me racontait sa vie ou des racontars de la mère ou de l’assistante sociale. Je disais :

– Eh oui, bien sûr…

Avec la voix d’un ténor qui répétait sans cesse et le bruit des chœurs et des répliques. Toutes ces banquettes vides, relevées et ces escaliers de bois en colimaçon… Albert Camus passait quelquefois par là, je ne l’ai su que beaucoup plus tard. Les murs étaient des cloisons de planches. Quelquefois, en arrivant, vers neuf heures, je voyais un mur abattu. Albert S. m’attendait, assis en face de ma table. Il avait frappé. Je n’avais pas répondu. La porte était fermée. Alors, il avait abattu le mur, d’un coup d’épaule. On remettait les planches en place à cause du propriétaire qui rôdait toujours et n’estimait pas plus la culture populaire que la pédagogie d’avant-garde et ne cherchait qu’un prétexte pour mettre tout ça dehors. Albert S. avait dix-neuf ans, un mètre quatre-vingts. Il était nègre et pupille de cette Assistance publique dont il cassait la figure aux directeurs départementaux. Il disait :

– Tu rigoles, Deligny, tu m’en veux pas ? Tu viens boire un crème ?

Histoire de voir si je n’étais pas un peu directeur de quelque chose, sur les bords ou dans le fond. […]»

 

  • Adrien Lomme (roman, 1958)

Récit d’un épisode de la vie d’Adrien Lomme, enfant sans père, épileptique, débile, dans un petit village de l’Oise. Deligny dresse un tableau critique et amer de la situation de l’éducation spécialisée au lendemain de la guerre, et de ses « marraines », « l’Œuvre charitable, le scoutisme et la psychiatrie abusive ».

«[…] Adrien creuse deux tranchées à travers le plâtre et la pierre rouge. Il arrive au plancher. Le rond de la tête est fait et deux longs bras minces et deux mains. Maintenant, les jambes. Les deux tranchées qui descendent arrivent au plancher qui porte des collines de poussière blanche et rouge. C’est trop tôt. Les deux traces qu’Adrien a dans la tête sont plus longues. Elles ne peuvent pas finir là. Traverser le plancher ? Adrien se couche. Il fait tourner les deux tranchées à angle droit. Elles continuent leur cours, l’une au ras du plancher, l’autre un peu au-dessus. Une grosse écaille de plâtre se détache. Point. Un point qui tombe du mur tout juste pour aider Adrien à finir cette espèce de carte, de lettre qui se dit : bonhomme.

Adrien a du sang dans une main, le long des plis et en petites flaques qui ont mordu dans la poussière blanche. Il lèche. Il est assis contre le mur. Il lèche la poussière blanche et découvre la source du sang qui cherche à nouveau son chemin dans un pli de sa paume. Adrien creuse sa main, étonné de tous ces plis qui font des grimaces. Il n’y a qu’à attendre. Le sang va emplir le creux. C’est trop long. Adrien ramasse le peigne cassé et il laboure la plaie qui suinte à peine. Il a encore dans le bras la force qu’il a dû mettre pour entailler le mur. Ça lui fait mal jusque dans l’épaule. Il secoue cette épaule qui lui fait mal alors qu’il est occupé dans sa main. Il fait un geste qui devrait vider sa main dans la poussière blanche. Rien ne tombe.

Chacun de ceux, homme, femme ou fille qui verront les chemins tracés par Adrien dans le plâtre et la brique de ce recoin d’hôpital, chacun se dira :

– À genoux…

Mains grandes ouvertes au bout des bras tendus, ce tracé d’homme demande pardon à genoux.

Et tous les relents de croyances que chacun promène avec soi viendront bourrer la tête et la bedaine du bonhomme qui se mettra à grouiller d’intentions.

Adrien, seul, dans sa tête, sait que, pour suivre fidèlement son idée, il aurait dû trouer les planches, par terre, ou les arracher, passer. Il n’est pas tout à fait content de son travail.

C’est fait, c’est fait.»