Œuvres-Descriptifs-Extraits-Asiles

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58 €

LIVRE-AUTEUR

1848 pages
(dont 424 de facsimilés 
et 54 en couleur)
557 images
Format : 16,7 x 21,6 cm
Couverture rigide
ISBN : 978-2-9529302-0-8
Date de parution : octobre 2007

Édition établie et présentée par
Sandra Alvarez de Toledo

Avec des textes de Michel Chauvière,
Annick Ohayon, Anne Querrien, Bertrand Ogilvie,
Jean-François Chevrier

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Extraits
Asiles (1938 – 1949)
Asiles
«J’aimais l’asile. Prenez le mot comme vous voulez :
je l’aimais, comme il est fort probable que beaucoup de gens
aiment quelqu’un, décident de faire leur vie avec. 
Il s’agissait bien d’une présence vaste, innombrable,
mais dont l’unité était évidente.»

 

  • Pavillon 3 (nouvelles, 1944)

Au fil de neuf nouvelles dont les personnages principaux sont des adolescents de l’asile d’Armentières – où il fut successivement instituteur spécialisé puis éducateur –, Deligny livre un témoignage sur le prolétariat du Nord et sur les conditions de l’internement asilaire au début des années 1940.

«[…] Jean Georges René Teck est au commissariat. La vie du poste, où se remuent à peine trois gros agents, l’intéresse.
Ainsi le meilleur élève du catéchisme serait silencieux, discret et attentif s’il était transporté, en récompense de son travail, dans l’antichambre du paradis.

René caresse de la paume de la main le bois du banc lissé par tant de culottes de voleurs.

« Je suis là pour rien, pense-t-il, pour rien du tout », et il se sent un peu honteux d’être assis sur ce banc sans être accusé du moindre crime.

Tout à l’heure, alors que les rues étaient pleines d’enfants en route pour l’école, il avait avisé un petit qui marchait tout seul, les pieds dans le ruisseau comme deux remorqueurs qui fendraient l’eau alternativement. Le petit était en train de mugir gravement quand René l’avait accosté :

– Donne-moi ta carnasse… je vais te la porter.

Le petit avait laissé René prendre sa gibecière. Les larmes au bord des yeux, il avait suivi…

Arrivé dans les remparts, Teck attendait l’autre qui peinait et pleurait, la bouche ouverte et les jambes actives, pour rejoindre ses cahiers, ses livres et son plumier.

Teck dit :

– Alors, tu veux ta carnasse ?

– Oui !! hurla l’autre.

Alors Teck prit la gibecière par la courroie, la fit tourner dix fois en l’air, à bout de bras, pour l’envoyer, en pleine volée, dans la figure de l’autre qui suivait, admiratif, le vol bourdonnant de « ses affaires ».

Le petit fut assommé. Teck, léger, sautant d’un pied sur l’autre, rejoignit l’école dont il aimait l’odeur, les compliments et les punitions.

Lorsque deux agents, deux vrais agents, se mirent de chaque côté de lui à la sortie grouillante de onze heures et demie, l’encadrant, le mettant en valeur, René dut se mordre les joues pour endiguer une puissante envie de rire.

« Le voilà pris… », pensait-il. Et « le » représentait un bien fameux criminel. « Faudrait que j’aie une gueule à faire peur. »

Le soleil versait sur les murs toute sa lumière. Les passants étaient rares, les bruits lointains : le cortège n’en était que plus solennel. René, encore étonné que la société couronne aussi sérieusement ce qu’il prenait jusqu’alors pour de simples jeux d’enfants, offrait aux yeux curieux une tête fine et dédaigneuse d’enfant prodige.

Le bureau du commissaire est plus sombre encore que la salle où René vient d’attendre. La descente aux cellules commence, où la lumière ne pénètre que par un soupirail, où l’air sent le tabac, les sueurs, les pieds, le cul et le crime.

– Tu sais pourquoi tu es ici ? demande le commissaire.

– Non, dit René.

– Tu as à moitié tué un gosse dans les remparts.

– C’pas moi, et René sourit, tellement il est à l’aise dans ce décor.

– La prochaine fois…, dit le commissaire et il fait un geste de maître d’école qui menace le plafond d’un petit doigt gras.

Alors René s’enfonce sur sa chaise et il dit :

– Et les meules qui ont brûlé… et p’têt aut’chose… Toute façon, j’suis pris.

Jean Georges René Teck fut conduit en prison. Le couloir d’entrée en était populeux comme un hall de gare et René se retrouva dans un compartiment bondé : sept gamins et sept hommes. Les plus grands crachaient à grands jets et atteignaient, sans les viser, le crâne, le visage ou la main d’un de ceux qui n’osaient rien dire. Le sol de la cellule était couvert de paillasses piétinées. René accroupi contre un mur entendit les rires et eut peur.

Une prison n’est pas une gare. Le soulagement collectif du départ et le sommeil bercé par les cahots ne vinrent jamais.

Tenu éveillé par les morsures des puces et par toutes ces respirations voisines qui lui sifflaient dans les oreilles, René, écœuré, au bord des larmes, joignit les mains. Ses lèvres tremblaient. Attendri et confiant dans une bonne volonté toute neuve et toute-puissante surgie de lui-même, il se laissa emmener, comme aux côtés d’une grande dame étrangère qui l’aurait pris par la main, jusqu’au lit où une de ses sœurs venait l’embrasser, jusqu’au jour où, sur les genoux de son père, il s’amusait avec une grosse montre sonore et affairée.

Après cette promenade, lorsqu’il entendit les ronflements qui le menaçaient, ignorant les prières, il se mit à marmonner de bonnes résolutions.

L’homme qui vient chercher les jeunes délinquants pour les accompagner jusqu’au patronage ou jusqu’à une maison de rééducation n’a pas à se les attacher, comme les gendarmes font avec les prisonniers.

Ils suivent. Il pourrait se charger d’en transférer trente. Les trente suivraient, comme des rats derrière le charmeur. L’air de flûte, c’est le vent qui le joue et le ciel et les maisons.

Il pourrait leur faire faire dix fois le tour de la ville en passant par les mêmes rues. Leur paquet sous le bras et leurs souliers sans lacets aux pieds, ils suivraient. Mais les enfants de la ville, avides de cortège, marcheraient derrière eux. Et le pauvre homme de gardien avec sa casquette au galon doré ne pourrait jamais plus se débarrasser de son troupeau docile et trier, le moment venu, les bons et les mauvais. […]»

 

  • Graine de crapule (aphorismes, 1945)

Graine de crapule est paru l’année de l’ordonnance de 1945 qui préconisait la rééducation protectionnelle des enfants délinquants. Les aphorismes ont valu à Deligny sa réputation d’éducateur libertaire et font toujours autorité dans les milieux de l’éducation spécialisée.

« […] Une nation qui tolère des quartiers de taudis, les égouts à ciel ouvert, les classes surpeuplées, et qui ose châtier les jeunes délinquants, me fait penser à cette vieille ivrognesse qui vomissait sur ses gosses à longueur de semaine et giflait le plus petit, par hasard, un dimanche, parce qu’il avait bavé sur son tablier.

Il y a les hérédo-tuberculeux, les hérédo-alcooliques et les hérédo-malheureux.

 Il y a trois fils qu’il faudrait tisser ensemble : l’individuel, le familial, le social.

Mais le familial est un peu pourri, le social est plein de nœuds.
Alors on tisse l’individuel seulement.
Et l’on s’étonne de n’avoir fait que de l’ouvrage de dame, artificiel et fragile.

 Certains qui font ce métier, le nôtre, croient en Dieu ; d’autres ont foi dans les hommes.

Quand tu auras passé trente ans de ta vie à mettre au point de subtiles méthodes psycho-pédiatriques, médico-pédagogiques, psychanalo-pédotechniques, à la veille de la retraite, tu prendras une bonne charge de dynamite et tu iras discrètement faire sauter quelques pâtés de maisons dans un quartier de taudis.

Et en une seconde, tu auras fait plus de travail qu’en trente ans.

Si tu es pour si peu dégoûté du métier, ne t’embarque pas sur notre bateau car notre carburant est l’échec quotidien, nos voiles se gonflent de ricanements et nous travaillons fort à ramener au port de tous petits harengs alors que nous partions pêcher la baleine.

C’est un métier d’enfants, c’est un métier d’apôtre, un métier d’ajusteur ou mieux de repasseuse.

Et les plis sont tenaces au corps et à l’esprit des enfants sur lesquels a pesé, de toute sa masse inerte, une société d’adultes bien indifférents.»

 

  • Les Vagabonds efficaces (chronique, 1947)

«[…] La prison, procédé sauvage. Clef de voûte de la société actuelle. Je te mets en prison. Tu me mets en prison. «  Y a qu’à les foutre en tôle.  »

Y mettre des adultes, ça heurte déjà le bon sens de ceux qui ne sont pas uniquement préoccupés de protéger leur dessus de cheminée d’une collectivisation prématurée. Y mettre des gosses, c’est provoquer d’innombrables avortements sociaux bien plus néfastes que l’avortement réputé crime.

Ceux qui ne participent plus à cette irrigation de sang social qui vous met le cœur en fête, vous donne envie d’agir, de rire et de parler, avant de mourir exsangues, aliénés, se débattent. C’est la bande, c’est l’effraction, c’est le crime.

Il en arrive un tout seul. Il ne vient pas de prison. Arrêté l’avant-veille parce qu’on a trouvé chez lui une collection de grenades, il a passé trois jours (et trois nuits) dans les caves cellulaires du commissariat central.

Après quelques heures d’observation (de sa part) il quitte l’air couard et poli qu’il croyait de circonstance et raconte qu’il a bien rigolé. Il y avait parmi les détenus souterrains et provisoires un commissaire de police suspect de collaboration, « des tas de types drôlement riches et des poules ».

En voilà un pour qui l’armature sociale sent le brûlé.

Un maréchal-idole qui est un salaud sénile, un commissaire de police qui, de près, sent le marchand de lacets à la sauvette, le soi-disant voyou rouge de la rue à « claques » qui est un authentique héros de la résistance, voilà qui va compromettre, pour un temps, l’efficacité de la morale par l’exemple.

Hauts murs de tapisserie, matelas mal bourrés de crin végétal, le centre souffre d’un déséquilibre qui va tendre à se résorber aux dépens des tapisseries (car il n’est pas question de pouvoir améliorer les lits).

L’érosion humaine va opérer. Je suis d’ailleurs bien décidé à ne pas interdire, sévir, guetter ou à transformer en un quelconque « concours entre équipes » la protection, d’ailleurs illusoire, de cette « propriété » dans toute la hideur inutile du mot et de la chose.

Je m’en excuse (tacitement) auprès de ceux qui m’ont confié (en fait) des responsabilités.

J’étais vendu, archi-vendu à l’autre camp, au camp des casseurs de vitres et des voleurs de poules.

Aux réunions du conseil d’administration, j’étais coincé entre un procureur de la République et un inspecteur de l’Assistance publique, l’espion pâle et tenace camouflé en ambassadeur (consultatif) de ses crapules d’enfants… « qu’il ne faut plus appeler délinquants, pour le redressement moral desquels tout doit être mis en heûvrre… ».

Moi, je demandais un ballon de football. Nous ne l’avons jamais eu. Je pourrais raconter comment nous l’avons volé mais il n’y a pas encore prescription. […]

 Pour nous, prendre un gosse en charge, ça n’est pas en débarrasser la société, le gommer, le résorber, le dociliser.

C’est d’abord le révéler (comme on dit en photographie) et tant pis, dans l’immédiat, pour les portefeuilles qui traînent, les oreilles habituées aux mondaines confitures, les carreaux fragiles et coûteux. Tant pis pour le quartier qui nous regarde de haut, dont les villas trouvent qu’on aurait pu mettre ça ailleurs et dont les propriétaires sont prêts à crier à l’attentat aux mœurs s’ils voient un de nos voyous pisser contre un arbre. Tant pis pour les fruits que la propriétaire se gardait pour ses marmelades et les fleurs engraissées pour ses tombes, tant pis pour ceux qui veulent qu’enfance rime avec innocence. Tant pis pour les ribambelles de vieilles filles qui, périodiquement, font en cordée, la promenade de la rééducation (avec point de vue sur l’attentat aux mœurs par beau temps). […]

 Le moindre dessin d’enfant est un appel. Trop souvent, les adultes y répondent en curieux fertiles en commentaires. Nous voici au cœur même de la coutumière escroquerie.

Non-sens, ruptures, tremblements, esquisses, ignorances sont admis et même goûtés lorsqu’ils s’expriment sur le papier, balbutiements d’une naïveté qui s’applique.

Que la même naïveté s’exprime par des actes, instabilités, audaces, dédains, paresses, l’adulte provoqué devient odieux.

Voilà saisie, sur le vif, cette dérivation artistique vers laquelle pousse la société qui ne veut pas être dérangée, qui veut bien que l’on crache sur les murs, qui s’empresse même d’encadrer les crachats, qui organisera des expositions de haineux mollards, trop heureuse qu’on ne touche pas à l’ordonnance discrète de ses constructions, de ses hiérarchies, de ses habitudes.

Un dessin d’enfant n’est pas une œuvre d’art : c’est un appel à des circonstances nouvelles. […]»

 

  • Les Enfants ont des oreilles (contes, 1949)

Cette série de contes dont les personnages sont des choses triviales, vernaculaires, au rebut (à l’opposé du merveilleux), signale les affinités momentanées de Deligny avec le courant de la pédagogie moderne.

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